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Les idéologues du capitalisme décadent - La banqueroute des économistes bourgeois de gauche - Par Joseph Seymour et Bruce André (1 - 2) Janvier 2018

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Le Bolchévik nº 223 Mars 2018
Les idéologues du capitalisme décadent
La banqueroute des économistes bourgeois de gauche
Par Joseph Seymour et Bruce André
Traduit de Workers Vanguard n° 1125 et 1126, 12 et 26 janvier
« Cette expropriation [des capitalistes] rendra possible un essor gigantesque des forces productives. Et voyant comment le capitalisme, dès maintenant, entrave incroyablement cet essor, et combien de progrès l’on pourrait réaliser grâce à la technique moderne déjà acquise, nous sommes en droit d’affirmer, avec une certitude absolue, que l’expropriation des capitalistes entraînera nécessairement un développement prodigieux des forces productives de la société humaine » (souligné dans l’original).
– Lénine, l’Etat et la révolution (1917)
C’est ainsi que Lénine résumait la critique fondamentale du système capitaliste faite par Karl Marx, ainsi que le but ultime du socialisme. Les marxistes mesurent le progrès humain à l’aune du développement des forces productives de l’humanité, depuis les outils de pierre de la société primitive jusqu’à la science, la technologie et l’usine modernes. L’avènement et le développement du capitalisme industriel à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle permirent d’envisager pour la première fois un avenir où auraient disparu la pénurie et la division de la société en classes. Cependant, la propriété privée des moyens de production agissait de plus en plus comme un frein à la poursuite du développement des forces productives, notamment par l’effet de crises économiques périodiques. L’émergence de l’impérialisme moderne à la fin du XIXe siècle a marqué le début d’une époque de décadence du capitalisme à l’échelle mondiale. Les grandes puissances capitalistes, après s’être partagé le monde à coups de conquêtes impériales, se sont lancées dans une série de guerres pour de nouveaux partages de la planète, en cherchant à étendre leurs possessions coloniales et leur sphère de domination aux dépens de leurs rivales.
Le but de la révolution prolétarienne est de résoudre la contradiction au cœur du capitalisme : la production pour le profit privé entrave la croissance globale de la production. En collectivisant les moyens de production et en faisant bénéficier tout le monde des richesses de la société, un Etat ouvrier organisera toute l’industrie à la manière dont est aujourd’hui conçue une chaîne d’assemblage : selon un plan rationnel. Une économie socialiste internationale appliquera la planification scientifique au système économique tout entier pour enclencher un développement qualitatif des forces productives et de la productivité du travail. Ceci libérera les capacités productives de l’humanité, éliminant à terme la pénurie économique et jetant ainsi les bases matérielles de la disparition des classes et du dépérissement de l’Etat.
A l’opposé de cette vision marxiste, c’était un article de foi pour les économistes bourgeois après la Deuxième Guerre mondiale de tirer un trait d’égalité entre capitalisme et croissance économique illimitée. Cette foi s’est aujourd’hui largement dissipée. Aux yeux des économistes bourgeois de gauche, le maigre taux de croissance économique que les Etats-Unis connaissent depuis plusieurs décennies est devenu la « nouvelle normalité ». Lawrence Summers, un des principaux conseillers économiques de l’administration Clinton dans les années 1990, estime que les pays capitalistes avancés sont entrés dans une période prolongée de « stagnation séculaire ». Il remet ainsi au goût du jour un concept élaboré par des keynésiens de gauche comme Alvin Hansen pendant la crise de 1929.
Cette position s’est exprimée pendant les élections présidentielles américaines de 2016, où Hillary Clinton n’avait pas grand-chose de nouveau à offrir – « l’Amérique est fantastique » – sinon peut-être quelques ajustements à la marge. Même son rival de gauche (« progressiste ») dans le Parti démocrate, Bernie Sanders, ne prétendait pas que sa politique conduirait à une augmentation substantielle de la production économique, mais seulement qu’elle aboutirait à une redistribution un peu plus équitable des revenus. Le démagogue de droite Donald Trump prétendait de façon manifestement mensongère qu’il ferait passer le taux de croissance économique de 2 à 4 %, voire même qu’il le triplerait.
Aujourd’hui, Trump et la majorité républicaine au Congrès ressuscitent l’économie de l’offre de Ronald Reagan en faisant adopter des baisses d’impôts massives pour les grandes entreprises et les super-riches. L’idée que les bénéfices de ces baisses d’impôts pour les riches vont « ruisseler » vers le reste de la population, sous forme d’investissements et d’emplois supplémentaires et de salaires plus élevés, est encore plus ridicule aujourd’hui que dans les années 1980, quand c’était le cœur de la politique économique reaganienne. Les firmes américaines sont déjà assises sur un magot inouï de plus de 2 400 milliards de dollars de liquidités. Apple et General Motors thésaurisent en espèces près de 30 % de leur valeur. Pourquoi les entreprises n’investissent-elles pas ces sommes astronomiques dans de nouvelles usines, de nouvelles machines et l’embauche d’ouvriers supplémentaires ? La réponse coule de source : elles ne sont pas convaincues de pouvoir en tirer un taux de retour sur investissement acceptable.
De leur côté, les démocrates ne prétendent même pas offrir une politique alternative qui pourrait augmenter de façon significative le taux de croissance. Paul Krugman, qui est probablement l’économiste « progressiste » le plus connu du pays avec sa tribune régulière dans le New York Times, a pris la défense d’Hillary Clinton pendant la campagne présidentielle. Il disait que la politique gouvernementale n’a que peu d’effet sur la croissance économique, qui serait soi-disant un processus mystérieux dont la compréhension dépasse l’entendement de sa profession – sans même parler de pouvoir y changer quoi que ce soit :
« Savons-nous comment accélérer la croissance à long terme ? D’après le département du budget du Congrès, la croissance potentielle a été assez stable entre 1970 et 2000, et rien de ce qu’ont fait Ronald Reagan ou Bill Clinton n’a fait de différence significative. L’érosion qui a suivi a commencé sous George W. Bush et s’est poursuivie sous M. Obama. Cette histoire donne à penser qu’il n’y a pas de manière facile de modifier cette tendance. »
– New York Times, 15 août 2016
La baisse du taux de profit
Les arguments de l’école de pensée selon laquelle « on ne peut pas faire grand-chose pour accélérer la croissance économique » sont développés dans le livre de Marc Levinson, An Extraordinary Time : The End of the Postwar Boom and the Return of the Ordinary Economy (Des temps extraordinaires : la fin du boom de l’après-guerre et le retour de l’économie ordinaire, 2016). Ex-directeur de la rubrique économique et financière de l’Economist, l’organe des banquiers anglo-américains, Levinson défend une vision iconoclaste démontant les doctrines de politique économique des deux ailes du spectre politique bourgeois : le keynésianisme à gauche, le monétarisme et l’économie de l’offre à droite. Il défend la thèse que le taux de croissance relativement élevé qu’ont connu les pays capitalistes avancés pendant les trois décennies qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale a représenté un accident historique fortuit qu’aucune politique gouvernementale ne permettra de reproduire.
On trouve une expression bien plus pesante (à tous points de vue) du pessimisme historique concernant l’économie américaine dans un livre récent d’un économiste universitaire de gauche en vue, Robert J. Gordon, intitulé The Rise and Fall of American Growth : The U.S. Standard of Living Since the Civil War (Essor et déclin de la croissance américaine : le niveau de vie américain depuis la Guerre civile, 2016). Contrairement à Extraordinary Time, qui a un aspect de journalisme bâclé, le livre de Gordon (qui fait plus de 700 pages) est un travail de recherche sérieux. Même si son argumentation est un peu différente de celle de Levinson, de même que la période historique étudiée, ses conclusions sont fondamentalement les mêmes :
« Voici un livre sur le drame d’un siècle révolutionnaire ; c’est alors que, par une série de miracles, la croissance économique s’est accélérée, le monde moderne a été créé, et ensuite, après cette création, le potentiel pour de futures inventions avec un impact similaire sur la vie quotidienne a par nécessité inévitablement diminué. Les implications pour l’avenir de la croissance économique des Etats-Unis et du monde ne pouvaient pas être plus profondes […].
« La révolution économique entre 1870 et 1970 a été unique dans l’histoire humaine, et elle ne peut pas se répéter, parce que beaucoup de ce qu’elle a réalisé ne pouvait se produire qu’une seule fois. »
Le fait que Gordon emploie le mot « miracle » reflète sa conviction que les simples mortels ne peuvent pas contrôler de façon consciente la quantité et le contenu de la richesse matérielle créée par leur travail.
Dans l’introduction d’Extraordinary Time, Levinson défend Obama contre l’accusation suivante d’un scribouillard de droite, George F. Will : « Faire en sorte que la croissance faible devienne la norme est utile au programme progressiste pour rabaisser le niveau où l’on parle d’échec économique. » A quoi Levinson répond : « Comme si le taux de croissance économique était une décision à la discrétion du président. » Ce qui est bien sûr vrai c’est que, dans l’Amérique capitaliste, la politique d’une administration donnée a habituellement un effet marginal sur la croissance économique.
Sous le capitalisme, l’expansion (ou la contraction) de la production de biens et de services commercialisables est déterminée principalement par la mesure dans laquelle les dirigeants des grandes entreprises et les financiers de Wall Street investissent leurs profits dans de nouvelles unités de production, notamment celles qui utilisent des technologies plus avancées (celles qui économisent le travail). Ce qui oriente les investissements capitalistes, ce n’est pas la volonté de maximiser la production ou la productivité du travail, mais celle de maximiser le taux de profit (c’est-à-dire le rapport entre les profits et la valeur sur le marché des moyens de production).
Toutefois, Marx avait démontré – ce fut l’un de ses éclairs de génie – que le taux de profit, la force motrice du capitalisme, avait une tendance inhérente à diminuer avec le temps. En incitant les capitalistes à réduire leurs investissements, la baisse du taux de profit provoque des crises périodiques, dont l’événement déclencheur se produit habituellement sur les marchés financiers. Le résultat est une contraction de la production et une hausse du chômage.
L’explication de la baisse tendancielle du taux de profit donnée par Marx découlait de sa découverte que la source du profit est la plus-value – la part non payée du travail des ouvriers –, et non les dépenses réalisées par les capitalistes en moyens de production (par exemple les machines et les matières premières). Marx faisait remarquer qu’en particulier dans les périodes d’expansion, quand les ouvriers peuvent se sentir encouragés à réclamer des hausses de salaire, les capitalistes individuels investissent davantage de capital pour moderniser leurs usines et autres dépenses de ce genre, de manière à réduire les coûts salariaux. Ce faisant, les capitalistes obtiennent un avantage compétitif. Mais, comme tous les capitalistes leur emboîtent le pas, le montant total de la plus-value produite par unité de capital investi – c’est-à-dire le taux de profit moyen – diminue.
Les capitalistes investissent pour augmenter les capacités de production quand ils espèrent pouvoir vendre les marchandises produites à un taux de profit donné. Mais comme le taux de profit baisse, ils se retrouvent dans l’incapacité de vendre leurs produits au taux de profit espéré. Ils réduisent les investissements et sabrent dans la production, ce qui provoque une récession économique. Les ouvriers sont jetés sur le pavé, des usines entières deviennent des fantômes de rouille.
Les idéologues bourgeois de l’économie, que ce soient les keynésiens, les monétaristes ou les partisans de la politique de l’offre, considèrent que les lois qui gouvernent le mode de production capitaliste sont les lois qui gouvernement la production en tant que telle. En l’absence d’une alternative ouvrière révolutionnaire, la démagogie populiste de droite de Trump a d’autant plus d’attrait que les économistes de gauche, comme Krugman ou Gordon, ainsi que ceux qui ont un positionnement centriste sur l’échiquier politique bourgeois, comme Summers et Levinson, insistent qu’il n’est pas possible d’en finir avec la stagnation du niveau de vie des travailleurs américains qui dure maintenant depuis des décennies.
De la « nouvelle économie » de Kennedy à la « nouvelle normalité » d’Obama
Dans le passé, les politiciens démocrates, notamment ceux qui appartenaient à l’aile gauche du parti, promettaient une nouvelle ère de prospérité économique. La campagne présidentielle de 1960 avait été remportée par John F. Kennedy contre Richard Nixon, le vice-président sous l’administration républicaine d’Eisenhower (1953-1961). Cette campagne avait été dominée par les tensions de la guerre froide avec l’Union soviétique et par la crainte qu’avait la classe dirigeante américaine de prendre du retard dans le domaine scientifique et technique. En termes de message économique, la campagne de Kennedy ressemblait à celle de Trump. Sa plate-forme proposait davantage de croissance et de dynamisme économiques, avec comme slogan « Remettons le pays en marche ». Kennedy pointait du doigt les performances médiocres de l’économie sous le deuxième mandat d’Eisenhower, marqué par deux récessions. A cet égard, ses tactiques de campagne contre Nixon et Eisenhower étaient similaires à celles utilisées par Trump contre Hillary Clinton et Barack Obama.
Dans Extraordinary Time, Levinson critique rétrospectivement les keynésiens de gauche comme Walter Heller, le principal conseiller économique des présidents Kennedy et Lyndon Johnson. Heller soutenait que la politique fiscale (impôts et dépenses publiques) pouvait être ajustée pour maintenir le plein-emploi et maximiser la croissance économique. A la fin des années 1970, les politiciens démocrates et leurs thuriféraires intellectuels chantaient une autre chanson, moins enthousiaste.
Jimmy Carter, un démocrate centriste du Sud (comme Bill Clinton), profita de la chute de Nixon après le scandale du Watergate pour entrer à la Maison Blanche en 1977. Quelques années plus tard, la présidence de l’infortuné Carter fut confrontée à une situation inhabituelle, la « stagflation » : une hausse rapide des prix combinée avec une récession. Levinson décrit le malaise économique qui propulsa le républicain de droite Reagan à la présidence en 1981 : « La montée du conservatisme ne s’est produite que lorsque des taux d’intérêt dépassant 11 % ont fait perdre aux jeunes l’espoir de jamais pouvoir s’acheter un logement, et lorsque les lettres de licenciement ont commencé à pleuvoir sur les métallos dans le bâtiment et les outilleurs dans les usines automobiles. »
Un économiste universitaire de gauche de bon ton, Lester C. Thurow, a publié en 1980 un livre sur l’état de l’économie pendant cette sombre période, The Zero-Sum Society : Distribution and the Possibilities for Economic Change (La société à somme nulle : la distribution et les possibilités de changement économique). Comme l’indique le titre, Thurow argumentait qu’il n’était plus possible d’augmenter significativement la taille du gâteau économique de manière à ce que tout le monde puisse avoir une part plus grosse. La politique économique consistait dorénavant à redécouper le gâteau existant de façon à ce que certains puissent avoir une plus grosse part et d’autres une plus petite :
« Pour la plupart de nos problèmes il y a plusieurs solutions. Mais toutes ces solutions ont pour caractéristique que quelqu’un doit perdre beaucoup en termes économiques. Personne ne se porte volontaire pour ce rôle, et nous avons un processus politique qui est incapable d’obliger qui que ce soit à supporter ce fardeau. Tout le monde dit que quelqu’un d’autre doit subir les inévitables pertes économiques, et de ce fait aucune des solutions possibles ne peut être adoptée. »
En fait, les quatre décennies qui ont suivi la publication du livre de Thurow ont été marquées par une guerre incessante de la bourgeoisie pour obliger les travailleurs, les minorités et les pauvres à « subir les inévitables pertes économiques » pour regonfler les profits des capitalistes. Cette guerre unilatérale contre les travailleurs a été facilitée par la bureaucratie syndicale, qui manœuvre pour obtenir quelques miettes tout en colportant le mythe du « partenariat » entre les travailleurs et les patrons et leurs partis, particulièrement les démocrates qui se présentent mensongèrement comme les « amis des travailleurs ».
Innovation technique et investissements capitalistes
Le thème principal du livre de Levinson est que la croissance économique, basée sur une augmentation de la productivité du travail via l’innovation technique, n’est pas affectée par la politique gouvernementale. Il énumère plusieurs explications données par les économistes universitaires pour le ralentissement de la croissance de la productivité dans les pays capitalistes avancés depuis les années 1970, avant d’écrire :
« Aucune de ces explications ne suffisait à expliquer l’anémie de la productivité qui affecte des pays ayant des économies extrêmement différentes et des approches divergentes en termes de politique économique. Plus les chercheurs fouillaient les données, plus ils y perdaient leur latin. Ce que les données ne pouvaient pas encore montrer, c’était que le monde était entré dans une nouvelle phase de croissance économique, qui allait se dérouler d’une manière très différente […].
« A l’avenir, les avancées en termes de bien-être dépendront fortement du développement d’innovations et de leur utilisation effective. »
Cette dernière affirmation est évidemment vraie. L’augmentation de la productivité du travail sous le capitalisme est déterminée par deux facteurs principaux : dans quelle mesure les capitalistes investissent leurs profits dans de nouvelles unités de production (usines et machines) employant des techniques plus avancées, et dans quelle mesure ces nouvelles techniques augmentent la production pour une quantité donnée de travail mise en œuvre.
Levinson reconnaît qu’il existe un lien de causalité entre le ralentissement de la croissance de la productivité du travail et un déclin du taux d’investissement en capital :
« Dans toutes les économies des pays riches, les investissements privés, qui augmentaient en moyenne de 5,6 % par an entre 1960 et 1973, ont crû à un rythme beaucoup plus lent, moins de 4 % par an, au cours des deux décennies suivantes. Du fait de l’anémie de l’investissement, la sidérurgie a continué à faire fonctionner de vieux hauts-fourneaux, et les compagnies d’assurance à utiliser des imprimantes à haut débit commandées par ordinateur pour imprimer des formulaires que des employés rangeaient ensuite dans des tiroirs. Les innovations techniques arrivent généralement dans le monde des affaires incarnées dans de nouveaux équipements et de nouvelles usines. Comme les entreprises remettaient sans cesse ce genre d’investissement à plus tard, la productivité de leurs salariés a augmenté deux fois moins vite pendant les décennies d’après 1973 que pendant celles précédant cette date. »
Mais Levinson ne tente jamais d’expliquer pourquoi le taux d’investissement a tellement baissé. En particulier, il ne s’intéresse pas aux relations entre les investissements, l’innovation technique et le taux de profit.
Comme le soulignait Marx, les capitalistes investissent dans de nouvelles usines utilisant des techniques plus avancées si et seulement si ils pensent que l’augmentation du profit par ouvrier sera plus importante que l’augmentation de la valeur du capital investi par ouvrier. Si les capitalistes découvrent que leurs investissements ne génèrent pas un taux de profit compétitif, ils stoppent ou réduisent leurs investissements, provoquant ainsi souvent une récession économique.
Marx a ainsi démontré que la production capitaliste constitue un frein croissant au développement historique, en même temps qu’elle crée le fossoyeur du capitalisme, le prolétariat. Karl Marx et Friedrich Engels ont expliqué que la seule manière de mettre fin au cycle expansion-récession inhérent au capitalisme est que la classe ouvrière prenne le contrôle des moyens de production par une révolution socialiste et instaure une économie planifiée et collectivisée.
Les « trois révolutions industrielles » de Gordon
Levinson et son alter ego plus à gauche Gordon étudient tous deux le ralentissement de la croissance américaine depuis les années 1970. Levinson reconnaît au moins que ce ralentissement a pour origine une chute des investissements, même s’il n’avance aucune explication sur les raisons de cette chute. Gordon avance une explication qui excuse davantage le système capitaliste et qui est encore plus pessimiste pour l’avenir.
Gordon part implicitement du postulat que toutes les innovations techniques progressistes – que ce soit dans la sphère de la production ou dans celle des produits de consommation – ont été et seront transformées en nouvelles marchandises commercialisées massivement (et donc en général à des prix abordables), bien que cela puisse parfois prendre beaucoup de temps. Pour paraphraser la caricature du philosophe allemand Leibniz par Voltaire, le capitalisme américain est pour Gordon le meilleur des mondes possibles en ce qui concerne l’innovation technique. Si les possibilités de croissance ont diminué ces dernières décennies, c’est parce que le caractère intrinsèque des innovations techniques a changé d’une manière qui diminue leur effet sur la productivité. (cont. ) http://www.icl-fi.org/francais/lebol/223/economistes.html
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Les idéologues du capitalisme décadent - La banqueroute des économistes bourgeois de gauche - Par Joseph Seymour et Bruce André (2 - 2) Janvier 2018

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La structure de l’étude historique de la croissance de l’économie américaine qu’a faite Gordon se base sur le concept de trois révolutions industrielles successives. La première (la RI n° 1) découlait d’inventions survenues entre 1770 et 1820, principalement la machine à vapeur et ses retombées – le chemin de fer, le bateau à vapeur et le passage du bois au fer et à l’acier. La deuxième (la RI n° 2) découlait de techniques développées à la fin du XIXe siècle, notamment l’électricité et le moteur à combustion interne. La troisième (la RI n° 3), qui a commencé dans les années 1960, était centrée sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC), comme les ordinateurs et les smartphones.
Pour Gordon, la cause fondamentale du ralentissement de la croissance de l’économie américaine ces dernières décennies a été l’atténuation des effets de la deuxième révolution industrielle et la puissance insuffisante de la troisième :
« La diminution de près de moitié de l’augmentation de la productivité reflète l’essoufflement de la stimulation de la production engendrée par les grandes inventions de la RI n° 2. Celle qui lui a succédé, la RI n° 3 orientée vers les TIC, a été suffisamment puissante pour provoquer un redressement tendanciel de la croissance de la productivité, qui a atteint en moyenne 2,05 % pendant la décennie 1995-2004. Mais la capacité des innovations liées aux TIC à stimuler la croissance de la productivité s’est essoufflée après 2004. »
Gordon ne considère jamais la possibilité que certaines innovations techniquement progressistes pourraient ne pas être transformées en marchandises commercialisées massivement parce qu’il n’est pas rentable de le faire. Nous reviendrons plus loin sur son insistance que l’informatisation et les nouvelles technologies numériques en général ne pourront pas à l’avenir augmenter la productivité du travail de façon significative. En fait, il soutient que ces technologies ont pour l’essentiel épuisé leur potentiel.
Examinons pour le moment le postulat implicite de Gordon que toutes les nouvelles marchandises commercialisées massivement étaient plus efficaces que celles qu’elles ont remplacées, et qu’elles ont augmenté le niveau de vie de la population. En particulier, intéressons-nous au remplacement partiel du tramway, du métro et du train surélevé électrifiés par l’automobile, un processus qui a démarré entre 1910 et 1930. Gordon analyse de façon détaillée cette transition d’un moyen de transport des personnes à un autre. Mais il n’essaie pas de comparer leur efficacité technico-économique. Les métros et les trains surélevés électrifiés dépensaient-ils plus ou moins de ressources économiques par passager-kilomètre que des Ford T ? Et si la réponse est moins, où est donc l’avantage de l’automobile ?
Gordon reconnaît que le développement de l’automobile n’a pas simplement été le résultat du fonctionnement du capitalisme de « libre marché ». La politique gouvernementale a été un facteur causal très important :
« Le gouvernement avait pour politique d’encourager l’étalement urbain, sapant la viabilité financière des transports urbains et des trains de voyageurs. Avant même la Deuxième Guerre mondiale, les politiques publiques étaient biaisées en faveur de l’automobile, avec la construction de rues et d’autoroutes sur fonds publics tandis que les transports urbains et les transports ferroviaires interurbains devaient fonctionner comme des sociétés privées autosuffisantes. Au début, on construisit beaucoup de routes en émettant des obligations dont les intérêts étaient remboursés par les impôts fonciers locaux, de sorte que le propriétaire d’une voiture et l’usager des transports publics payaient la même chose pour construire un système routier qui rendait la voiture toujours plus attractive par rapport aux transports collectifs. »
Toutefois, Gordon ne se prononce pas sur la question de savoir si la politique gouvernementale favorisant les déplacements en voiture aux dépens des transports publics de masse était rationnelle économiquement et bénéfique socialement. Et il n’explique pas non plus pourquoi les autorités nationales et locales ont mené cette politique en faveur de la voiture. La réponse, bien sûr, tient principalement à la course au profit des capitalistes : les politiciens bourgeois impliqués étaient liés aux propriétaires des grandes entreprises automobiles, comme Henry Ford et Alfred P. Sloan (le PDG de General Motors), ainsi qu’aux industries du caoutchouc et du pétrole qui fabriquaient les pneumatiques et l’essence.
Lutte de classe et réduction du temps de travail
Gordon déclare que son livre « n’étudie pas seulement le niveau de vie du point de vue du consommateur ; il examine aussi la qualité des conditions de travail, tant à la maison qu’à l’extérieur ». Gordon s’en tient à son thème principal : la population américaine a connu pendant la première moitié du XXe siècle une amélioration qualitative de ses conditions de vie quotidiennes. Il cite la réduction de la semaine de travail, qui est passée de 60 heures au début du XXe siècle à 41 heures en 1950. Mais sa vision du monde de bourgeois de gauche l’aveugle : il passe à côté à la fois de la cause fondamentale de ce changement majeur dans la vie des travailleurs et des limitations inhérentes de son impact sur leur qualité de vie.
Selon Gordon, la réduction moyenne de la semaine de travail résultait d’un intérêt partagé entre les propriétaires des entreprises et leurs ouvriers – que la main-d’œuvre soit bien reposée et en bonne santé. Il écrit :
« Les interprétations de la tendance à la réduction du temps de travail se focalisent sur l’opinion largement partagée, à la fois du côté des dirigeants des entreprises et de celui des syndicats, que cette réduction améliorerait les performances des travailleurs et ferait augmenter la production. Une augmentation de la productivité et des salaires rendait possible une réduction progressive du temps de travail, car les semaines de 60 ou 72 heures avaient créé une classe ouvrière masculine complètement épuisée. »
A l’appui de cette analyse, Gordon invoque la législation adoptée pendant l’« Ere progressiste » [1897-1920] et le New Deal des années 1930.
En fait, la semaine de 40 heures a été arrachée par des décennies de batailles de classe féroces et souvent sanglantes menées par le mouvement ouvrier. L’agitation pour la journée de huit heures et pour les syndicats menée par la classe ouvrière industrielle naissante conduisit à la grande grève des chemins de fer de 1877, qui fut brutalement réprimée par l’armée. Lors du massacre de Haymarket, en 1886, la police de Chicago attaqua les ouvriers qui manifestaient pour la journée de huit heures et arrêta huit militants syndicaux anarchistes qui furent ensuite emprisonnés ou exécutés après un procès truqué. Lors de la grève dite des Petites Aciéries en 1937, dont l’une des revendications était la semaine de 40 heures, la police assassina dix ouvriers devant les grilles de l’usine Republic Steel, dans le Sud de Chicago – une tuerie qui est passée dans l’histoire sous le nom du « massacre de Memorial Day » [journée en l’honneur des soldats américains morts au combat].
Aujourd’hui ont passé plusieurs décennies de guerre de classe unilatérale, menée par la bourgeoisie, et de reculades d’une bureaucratie syndicale bornée. La semaine de 40 heures a été progressivement grignotée. Le temps de travail hebdomadaire moyen pour les salariés américains à plein temps est aujourd’hui d’environ 47 heures, près d’une journée de travail supplémentaire de huit heures par semaine. Environ un salarié à plein temps sur cinq travaille 60 heures ou plus par semaine, alors que des millions de travailleurs sont au chômage ou obligés de travailler à temps partiel.
Les travailleurs doivent lutter pour une diminution de la semaine de travail sans perte de salaire, en liant le combat pour des conditions de travail décentes à la lutte pour un emploi pour tous. Une semaine de travail de 30 heures, payées 40, et le partage du travail disponible entre toutes les mains, serait un grand pas pour résoudre à la fois le chômage et les graves problèmes de sécurité dus à la fatigue et au manque de personnel.
Les capitalistes objecteront bien sûr que de telles revendications ne sont pas réalistes – du moins, s’ils doivent préserver leur indécente richesse. De fait, les besoins vitaux de la classe ouvrière se heurtent à l’incapacité du système capitaliste à les satisfaire. La lutte des travailleurs est nécessaire pour obtenir une part un peu plus grande de la richesse sociale contre une classe dirigeante capitaliste déterminée à maximiser ses profits. Mais cela n’apportera pas la solution. L’objectif doit être une société d’un genre complètement différent, une Amérique ouvrière où les richesses productives auront été arrachées des mains de l’infime minorité que représente l’élite capitaliste et mises à la disposition de l’immense majorité de la population. Pour construire une telle société, il faudra que la classe ouvrière, sous la direction d’un parti révolutionnaire, renverse le pouvoir de la classe capitaliste par une révolution socialiste et instaure un gouvernement ouvrier.
Travail et qualité de vie
Comme les batailles de classe qui ont arraché la semaine de 40 heures, l’érosion continue de cet acquis syndical historique depuis la fin des années 1970 est pour Gordon un livre fermé de sept sceaux. Pourtant, même si l’on accepte sa focalisation sur la première moitié du XXe siècle, quand la semaine de travail est passée de 60 à 40 heures, cet acquis représentait en fait quelque chose de moins qu’un changement qualitatif dans la vie des travailleurs américains. Même si Gordon déplore la montée des inégalités de revenus aux Etats-Unis ces dernières décennies, il ne traite pas et ne reconnaît même pas une inégalité plus fondamentale dans toutes les sociétés capitalistes à toutes les époques : celle entre, d’une part, l’immense majorité de ceux qui doivent accomplir ce que Marx appelait du « travail aliéné » pour obtenir les moyens de subsistance nécessaires à eux-mêmes et à leur famille, et, d’autre part, les quelques privilégiés qui peuvent se consacrer à un travail créatif et gratifiant.
Dans la préface de The Rise and Fall of American Growth, Gordon raconte que son intérêt pour les variations des taux de croissance économique et de la productivité du travail tout au long de l’histoire américaine remonte aux années où il était étudiant en économie au Massachusetts Institute of Technology au milieu des années 1960. Les recherches qu’il a menées pour écrire son livre ont été entreprises pour satisfaire sa curiosité intellectuelle, pas parce qu’il devait gagner sa vie. Mais très peu de gens peuvent s’offrir le luxe de travailler pour satisfaire leur curiosité intellectuelle ou exprimer leurs impulsions créatrices.
Voyons par exemple les employés des Presses universitaires de Princeton, qui ont transformé le manuscrit de Gordon en pages imprimées d’un livre. Certes, ils utilisent des techniques radicalement différentes de celles qu’employaient leurs prédécesseurs dans les années 1920, qui mettaient en page les livres des économistes éminents de l’époque comme Irving Fisher ou Wesley C. Mitchell. Et ils travaillent dans des locaux plus confortables. Pourtant, ils font le même type de travail pour les mêmes raisons personnelles : pour gagner leur vie.
En lisant le livre de Gordon, on pourrait conclure que la semaine de 40 heures et l’année de travail d’un peu plus de 11 mois comme aux Etats-Unis représentent le niveau le plus avancé que puisse atteindre la société pour ce qui est du temps de travail nécessaire fourni par ses membres. Mais dans une économie socialiste planifiée, il serait possible, grâce à une augmentation progressive et en forme de cercle vertueux de la productivité du travail, de réduire de façon radicale le temps de travail total nécessaire pour produire à la fois les moyens de production et les biens de consommation. En l’espace de seulement quelques générations, les gens ne travailleraient plus que, disons, 20 heures par semaine et six mois par an. Tout le monde aurait à la fois le temps disponible et l’accès aux ressources matérielles et culturelles nécessaires pour acquérir les connaissances scientifiques et techniques aujourd’hui réservées à une élite privilégiée. Il y a plus d’un siècle et demi de cela, Marx envisageait ainsi la société communiste de l’avenir :
« Le temps libre – qui est aussi bien temps de loisir que temps destiné à une activité supérieure – a naturellement transformé son possesseur en un sujet différent, et c’est en tant que tel qu’il entre alors dans le procès de production immédiat. Ce dernier est à la fois discipline, si on le considère dans la perspective de l’homme en devenir, et en même temps exercice pratique, science expérimentale, science matériellement créatrice et s’objectivant, dans la perspective de l’homme tel qu’il est au terme de ce devenir, dans le cerveau duquel existe le savoir accumulé de la société.
– Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse »)
Dans la société communiste de l’avenir, il y aura une augmentation considérable du nombre de personnes capables de développer des innovations techniques, à la mesure des héros du passé célébrés par Gordon, comme Thomas Edison, Karl Benz (l’inventeur de l’automobile) ou Guglielmo Marconi (un des pionniers de la radio).
La Deuxième Guerre mondiale : un exemple de capitalisme d’Etat
Pour des marxistes, la partie la plus intéressante du livre de Gordon est son analyse du « grand bond en avant » de la productivité du travail qui a eu lieu pendant la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945) et qui s’est poursuivi pendant les deux premières décennies de l’après-guerre. Gordon écrit en conclusion : « La Deuxième Guerre mondiale a sauvé l’économie américaine d’une stagnation séculaire, et un scénario hypothétique de croissance économique après 1939 qui n’inclurait pas la guerre serait lamentable dans le meilleur des cas. » C’est le seul moment de l’histoire américaine contemporaine où le développement d’unités de production utilisant de nouvelles techniques plus avancées ne fut pas déterminé par les anticipations de profits des dirigeants des grandes entreprises et des financiers de Wall Street. Pour vaincre ses ennemis capitalistes-impérialistes, le gouvernement américain – le comité exécutif de la classe dirigeante américaine dans son ensemble – décida et finança un programme sans précédent de construction d’usines et d’infrastructures industrielles.
On peut lire dans un ouvrage de référence sur l’histoire économique de la Deuxième Guerre mondiale :
« La période qui va de 1940 à 1944 a connu une expansion de la production industrielle aux Etats-Unis plus importante que pendant n’importe quelle période précédente […]. Entre 1940 et 1944, la production totale de produits manufacturés a augmenté de 300 %, et celle de matières premières d’environ 60 % . On estime que les investissements dans des usines et des infrastructures nouvelles, dont beaucoup d’investissements directs réalisés par le gouvernement, ont accru la capacité productive de l’économie de quelque chose comme 50 % . »
– Alan S. Milward, War, Economy and Society 1939-1945 (1977)
Les usines et autres infrastructures productives financées par le gouvernement furent mises gratuitement à la disposition des capitalistes privés, ce qui leur permit d’accroître fortement leurs profits pendant et après la guerre. Gordon écrit à ce sujet : « Bien que les investissements privés aient stagné dans la période 1930-1945, les investissements en capital financés par le gouvernement ont fait un bond en avant durant ces quinze années. Particulièrement notable fut la création de nouvelles usines payées par le gouvernement mais gérées par des entreprises privées pour produire du matériel et des fournitures militaires. »
Franklin Roosevelt et les autres chefs politiques de l’Etat impérialiste américain (par exemple le ministre de la Guerre Henry L. Stimson et le ministre du Trésor Henry Morgenthau) connaissaient les rouages intimes des grandes entreprises industrielles et des banques. Leur expérience de première main leur avait appris qu’ils ne pouvaient pas compter sur les mécanismes normaux du marché capitaliste pour maximiser la production d’armements en un minimum de temps. On donna donc aux grands industriels comme Henry Ford et Henry Kaiser l’assurance de profits garantis, grâce à la méthode dite du « prix de revient majoré » pour fixer les prix d’achat par l’Etat. On achetait à leurs entreprises les cuirassés, les bombardiers, les tanks, etc., en leur payant un montant correspondant au prix de revient qu’elles déclaraient, plus une marge bénéficiaire supplémentaire. Sur toute la durée de la guerre, les profits après impôts des entreprises industrielles augmentèrent de 120 %.
Bien plus important de par ses effets économiques à long terme fut le financement direct par le gouvernement de la construction d’usines et autres infrastructures industrielles. Gordon souligne que le nombre de machines-outils (l’ingrédient essentiel d’une économie industrielle) doubla entre 1940 et 1945, et que « presque toutes ces nouvelles machines-outils furent financées par le gouvernement et non par des entreprises privées ». La gigantesque chaîne d’assemblage de bombardiers construite par Ford à Willow Run, dans le Michigan, fut financée par 1e gouvernement. Il en fut de même de grands oléoducs, toujours en service aujourd’hui, construits pour relier les champs pétroliers du Texas au nord-est des Etats-Unis. En outre, les principales technologies à la base de la « troisième révolution industrielle » de Gordon, à partir des années 1960, tiraient aussi leur origine des recherches de l’armée américaine pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le prototype des gros ordinateurs, l’ENIAC (Electronic Numerical Integrator and Computer), fut développé par des savants et des ingénieurs de l’université de Pennsylvanie employés par le ministère de la guerre.
Quand l’Etat capitaliste-impérialiste américain maximisait la production, la productivité du travail et l’innovation technologique, c’était pour semer la mort et la destruction chez d’autres peuples. La percée scientifique et technique peut-être la plus importante du XXe siècle, la maîtrise de l’énergie nucléaire, fut utilisée pour incinérer la population civile des villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki.
Gordon contre les « techno-optimistes »
Dans son livre, Gordon désigne comme son adversaire principal un courant intellectuel qu’il a baptisé les « techno-optimistes » – ceux qui prévoient que des techniques nouvelles, comme la robotique et l’intelligence artificielle, amèneront l’économie américaine à l’orée d’une vague de croissance économique. Comme Gordon, ces techno-optimistes (parmi lesquels Joel Mokyr, un de ses collègues à la Northwestern University, ainsi qu’Andrew McAfee et Erik Brynjolfsson au MIT) sont convaincus que c’est avant tout l’innovation technique qui détermine l’évolution de la société. Le désaccord porte sur deux questions très différentes. L’une concerne la sphère de la consommation immédiate, l’autre la sphère de la production dans l’avenir.
Gordon argumente que l’effet des nouvelles technologies de l’information et de la communication sur la qualité de la vie quotidienne a été relativement limité comparé aux innovations et inventions majeures de 1870 à 1970. Celles-ci vont de l’eau courante, de l’éclairage électrique et du chauffage central à l’automobile, aux avions et à la télévision :
« Il y a certes des innovations continuelles depuis 1970, mais elles ont un impact moindre qu’auparavant ; elles sont focalisées sur l’industrie du divertissement et les technologies de l’information et la communication (TIC) ; les avancées dans plusieurs dimensions du niveau de vie liées à l’alimentation, à l’habillement, à l’électroménager, au logement, aux transports, à la santé et aux conditions de travail sont moins rapides qu’avant 1970. »
A un autre niveau, la controverse entre Gordon et les techno-optimistes porte sur la « futurologie » : la plus ou moins grande probabilité que de nouvelles technologies avec un fort potentiel de transformation soient développées et adoptées à une large échelle dans un avenir proche. Des deux côtés, on considère implicitement que le capitalisme est le meilleur système pour encourager l’innovation technique. Des deux côtés, bien sûr, on écarte d’un revers de main la perspective d’une économie collectivisée et planifiée.
Mokyr a publié en 2014 un article intitulé « Le prochain âge des inventions : l’avenir de la technique est plus radieux que ne veulent l’admettre les pessimistes ». Il s’y enthousiasme pour les super-ordinateurs, l’impression 3-D, le génie génétique et autres merveilles. Il ne parle cependant nulle part de salaires, de coûts de production, de marchés ou de profits. Ces catégories fondamentales qui gouvernent la production capitaliste et les investissements dans les nouvelles technologies sont semblablement absentes de son article « Notre avenir économique est-il derrière nous ? » (29 novembre 2016), une brève polémique contre le dernier livre de Gordon. Au cas improbable où Mokyr serait nommé PDG d’Apple ou de General Electric, ces entreprises risqueraient la faillite. S’il suivait ses propres recommandations, Mokyr utiliserait les équipements les plus avancés et par conséquent les plus coûteux, sans se demander si cela augmenterait les coûts de production au-delà de ceux des entreprises concurrentes.
Dans son article de 2014, Mokyr avance un argument économique à l’appui du techno-optimisme : « Une deuxième raison pour laquelle le progrès technique se poursuivra à un rythme soutenu est liée à l’émergence d’un marché mondial concurrentiel, qui encouragera la dissémination des nouvelles technologies à partir de leur lieu d’origine vers de nouveaux utilisateurs qui ne souhaiteront pas rester en arrière. » En fait, l’expansion du commerce international et de l’exportation des capitaux ne constitue guère un encouragement sans ambiguïté au développement technique. A l’époque impérialiste, l’économie internationale se heurte aux mêmes Etats-nations sur lesquels les impérialistes basent leur pouvoir, et qui constituent un obstacle au développement des forces productives de l’humanité. La production en Europe, au Japon et à certains endroits en Asie utilise effectivement des méthodes modernes. Mais le fait qu’il existe un immense réservoir de main-d’œuvre bon marché disponible dans le sous-continent indien, en Extrême-Orient et en Amérique latine a tendance à inhiber les investissements dans des technologies permettant d’économiser la main-d’œuvre, que ce soit dans le tiers-monde ou dans les centres impérialistes.
Quand les entreprises industrielles américaines ou européennes transfèrent leurs activités industrielles dans des pays pauvres, elles ont souvent tendance à utiliser des méthodes de production avec une intensité capitalistique moindre. Prenons l’industrie de l’habillement. La technique existe pour pouvoir produire des vêtements dans des usines hautement automatisées à forte intensité capitalistique, mais les entreprises trouvent qu’il est meilleur marché d’employer des ouvriers dans des néocolonies opprimées comme le Bangladesh; ces ouvriers sont payés quelques cents pour coudre des vêtements dans des conditions de travail plus proches du XIXe que du XXIe siècle.
Dans les pays du « premier monde », les connaissances scientifiques et techniques actuelles ne sont pas non plus utilisées d’une façon rationnelle et bénéfique pour la société, et dans de nombreux cas elles sont délibérément employées de manière néfaste. Prenons la recherche médicale : d’importants moyens sont consacrés au traitement de la calvitie et des troubles de l’érection, tandis qu’on investit des sommes dérisoires dans de nouveaux médicaments et de nouveaux vaccins contre des maladies tropicales potentiellement mortelles.
Rien qu’aux Etats-Unis, environ 23 000 personnes meurent chaque année d’infections dues à des bactéries résistantes aux antibiotiques. Selon une étude financée par le gouvernement britannique, d’ici le milieu du XXIe siècle jusqu’à dix millions de personnes pourraient être tuées chaque année par des bactéries résistantes si l’on ne découvre pas de nouveaux traitements. Mais malgré ce besoin social urgent, la plupart des grandes sociétés pharmaceutiques internationales ont depuis longtemps arrêté le développement de nouveaux antibiotiques en invoquant des retours sur investissement insuffisants.
De même, environ 25 millions d’Américains souffrent de ce qu’on appelle des maladies rares, comme la maladie de Charcot, la mucoviscidose ou la drépanocytose, une maladie qui touche principalement les Noirs. Mais les investissements dans la recherche de traitements pour ce genre de maladies sont notoirement insuffisants, alors même que la recherche sur les maladies rares a souvent ouvert des voies prometteuses pour le traitement de maladies plus répandues. Le Centre pour le journalisme médical de l’université de Californie du Sud explique ainsi les réticences des sociétés pharmaceutiques : « La plupart des gens disent qu’investir dans le traitement des maladies rares – qui touchent des dizaines de milliers de personnes – n’est pas rationnel commercialement. »
Mokyr, McAfee, Brynjolfsson et compagnie, faisant fi des lois qui gouvernent le mode de production capitaliste, anticipent dans un avenir proche un bond qualitatif de la productivité grâce à l’utilisation de « techniques brillantes ». Gordon accepte implicitement les limitations du système capitaliste en niant la possibilité même d’un tel scénario. Concernant la robotique, il écrit : « L’augmentation exponentielle de la vitesse et de la mémoire des ordinateurs va bien plus vite que la capacité des robots à reproduire les mouvements humains. » Il n’avance aucun argument pour expliquer pourquoi ce fossé ne pourrait pas être dans une large mesure comblé par de futures avancées des connaissances scientifiques et techniques. Il n’étudie pas les ressources actuellement consacrées à la recherche en robotique.
La plus grande partie de la recherche scientifique universitaire est directement financée par le gouvernement fédéral, et la plus grande partie des financements fédéraux sont à visée militaire. Le budget américain a consacré 6,5 milliards de dollars en 2016 à la recherche-développement par l’intermédiaire de la National Science Foundation, tandis qu’à lui seul le budget de recherche-développement de l’Armée de l’Air américaine se montait à près de 27 milliards. La recherche en sciences physiques, y compris la robotique, vise comme objectif ultime (même si ce n’est pas à court terme) à construire de meilleurs drones et autres machines destinées à faire exploser des cibles et à tuer des gens pour défendre les intérêts de l’impérialisme capitaliste. Le financement de la recherche en mathématiques vise à mettre au point des algorithmes pour préserver les secrets et les agissements de l’Etat et à déchiffrer les secrets des autres. On estime que la National Security Agency est le plus grand employeur de mathématiciens aux Etats-Unis.
A tous les niveaux, malgré sa soif d’innovation technique, le capitalisme n’est pas l’allié du progrès scientifique mais son ennemi. Qu’il s’agisse des lois sur la propriété intellectuelle, des incitations perverses du marché ou des dizaines de milliards dépensés pour développer des armes plus efficaces, le capitalisme oriente la recherche en fonction des intérêts de la classe dirigeante et de son appareil d’Etat. Si les mêmes ressources étaient consacrées à faire avancer la connaissance humaine, à augmenter le bonheur humain et à donner à l’humanité la maîtrise de son destin, ce qui pourrait être réalisé est presque inimaginable. Il faudra pour cela renverser le système capitaliste-impérialiste par une série de révolutions prolétariennes et jeter ainsi les bases d’une économie socialiste planifiée à l’échelle mondiale. C’est pour diriger le prolétariat dans cette lutte que la Ligue communiste internationale se bat pour reforger la Quatrième Internationale, le parti mondial de la révolution socialiste.
http://www.icl-fi.org/francais/lebol/223/economistes.html
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Un été de luttes dans les usines d'Europe de l'Est - Grève chez Fiat, ex-Zavasta, en Serbie (Le Bolchévik) Décembre 2017

https://archive.li/ncqaV
Le Bolchévik nº 222 Décembre 2017
Un été de luttes dans les usines d'Europe de l'Est
Grève chez Fiat, ex-Zavasta, en Serbie
Pour une lutte de classe commune contre les impérialistes d'Europe !
Nous reproduisons ci-après la traduction d’un article de Spartaco (n° 80, septembre 2017), le journal de notre section italienne, la Lega trotskista d’Italia (LTd’I).
Du 27 juin au 18 juillet 2017, plus de 2 000 travailleurs ont fait grève à l’usine Fiat Chrysler Automobiles (FCA) de Kragujevac en Serbie, à 140 km au sud-est de Belgrade. Protestant contre des salaires de misère et des conditions de travail dégradées, ils revendiquaient une augmentation de salaire de 38 000 à 50 000 dinars (environ 416 euros par mois), des horaires d’équipe moins épuisants, le paiement de primes de production et une indemnité de transport. La grève de FCA Kragujevac a été l’une des plus longues dans l’histoire récente de la Fiat.
Les salaires chez FCA sont inférieurs en Serbie à la moyenne nationale, qui est dans ce pays d’environ 350 euros mensuels, soit environ le tiers du pouvoir d’achat du salaire moyen italien. L’an dernier, FCA a licencié quelque 900 travailleurs et imposé à ceux qui restaient des cadences bien pires. Les grévistes exigeaient que soit rendu public l’accord de 2008 par lequel le gouvernement serbe avait vendu à FCA les usines de Kragujevac. Cet accord est protégé par le secret d’Etat, pour dissimuler comment FCA s’est engraissée ces dix dernières années grâce aux subventions de l’Etat et à de multiples réductions d’impôt, tout en exploitant les travailleurs. Le mécontentement des travailleurs serbes est renforcé par le chauvinisme de FCA à leur encontre, comme la pratique de soumettre les ouvriers serbes à des superviseurs italiens, ce qui a provoqué des protestations à répétition au fil des ans.
FCA a rejeté les revendications des travailleurs avec son arrogance habituelle : aucune négociation sans l’arrêt préalable de la grève, et menace de fermeture de l’usine et de délocalisation de la production. Pour sa part, le gouvernement serbe, propriétaire d’un tiers de FCA en Serbie, a accusé les travailleurs d’être « manipulés » et de menacer l’avenir du pays en effrayant les investisseurs potentiels à la recherche d’une main-d’œuvre surexploitée et sans droits.
Les travailleurs ont rejeté les diktats de FCA et du gouvernement, mais les dirigeants de Samostalni Sindikat (le principal syndicat de l’usine), qui soutiennent les plans du gouvernement pour rendre la Serbie attractive comme source de profits pour les bourgeoisies impérialistes européennes, ont liquidé la grève le 19 juillet, contre la volonté des deux tiers des grévistes. Ils ont signé le 25 un nouveau contrat validant une augmentation de salaire de 6,7 % (9,5 % selon le syndicat) et le paiement d’une indemnité de transport. En échange, le syndicat a accepté de renoncer à toute grève dans les trois prochaines années. Cet accord a suscité un mécontentement généralisé dans l’usine, la grève ayant été prématurément liquidée par la bureaucratie syndicale.
La grève des travailleurs de FCA en Serbie avait une importance directe pour les travailleurs italiens, chez Fiat et au-delà : si les syndicats italiens s’étaient joints à leurs frères de classe serbes en lutte, non seulement ils leur auraient apporté une aide déterminante, mais ils se seraient eux-mêmes renforcés face à l’arrogance de la direction de Fiat, qui croit qu’elle peut éternellement imposer ses diktats à une main-d’œuvre terrifiée, soumise à la menace de « délocalisation ». Mais à l’exception de quelques délégués du syndicat USB de FCA Melfi [à l’Est de Naples], qui ont appelé à une grève de deux heures pour soutenir les travailleurs serbes, en général les bureaucrates qui dirigent les syndicats en Italie n’ont pas levé le petit doigt pour mobiliser les travailleurs de FCA au côté de leurs frères de classe serbes. Ils se sont limités à des lettres platoniques de solidarité demandant au gouvernement serbe d’intervenir pour « débloquer la situation » et réprimandant FCA pour « ne pas avoir rempli les obligations légales ». Ils ont ainsi réaffirmé qu’ils sont pour la collaboration de classe, en inculquant aux travailleurs des illusions dans la loi et l’Etat des capitalistes, et la collaboration avec leurs propres exploiteurs pour défendre la compétitivité et les profits de leurs entreprises – même lorsque cela signifie augmenter l’exploitation des travailleurs et renforcer la domination impérialiste de la bourgeoisie italienne sur les ouvriers des pays plus petits et plus faibles.
Déjà en 2010 la FIOM [la fédération syndicale de la métallurgie] avait saboté une lutte déterminante des ouvriers de Fiat. L’entreprise avait fermé l’usine de Termini Imerese (le dernier pôle industriel significatif en Sicile) en dénonçant unilatéralement l’accord d’entreprise. Elle avait créé une « newco » [nouvelle entreprise] à Pomigliano, en ne reprenant que les ouvriers prêts à accepter des termes aggravés. Plus de 40 % des travailleurs de Pomigliano avaient sèchement répondu « non » lors d’un référendum organisé parmi les employés de l’entreprise. Le « non » de Pomigliano avait été accueilli avec enthousiasme par les travailleurs de beaucoup d’usines, suscitant de grands espoirs. Mais les dirigeants de la FIOM, au lieu de mobiliser ses 300 000 adhérents, avaient décidé de ne compter que sur les « voies légales », laissant ainsi les ouvriers à la merci des juges capitalistes. Comme Fiat menaçait de délocaliser la production de certains modèles de voiture de Mirafiori [Turin] à Kragujevac, Liberazione (à l’époque le journal de Rifondazione comunista) s’était prosterné devant le protectionnisme national, poussant de hauts cris chauvins que « Fiat trahit l’Italie ».
Notre perspective est une perspective de classe et internationaliste. La classe ouvrière doit se défendre contre toutes les fermetures d’entreprises, les baisses de salaire et les attaques contre les conditions de travail. Tous les emplois doivent être défendus, que ce soit en Serbie, en Pologne, en Italie ou aux Etats-Unis. L’intérêt du mouvement ouvrier n’est pas de décider qui doit avoir un travail et où, mais de garantir, pour un même travail, un salaire et des conditions de travail égaux pour tous les travailleurs. Le protectionnisme nationaliste divise la classe ouvrière selon des lignes de fracture nationales, rendant ainsi impossible toute lutte défensive dans une industrie qui par nature s’étend au-delà des frontières nationales.
Une lutte contre l’exploitation impérialiste
La Serbie et l’ensemble de la région des Balkans ont récemment connu une montée des conflits de classe. La grève chez FCA a été précédée d’une grève de cinq jours en février chez Magneti Marelli, où les travailleurs ont obligé l’entreprise à satisfaire leurs revendications. A son tour, cette grève en a encouragé d’autres, comme à l’usine d’électroménager Gorenje où 600 ouvriers ont débrayé pour réclamer des augmentations de salaire et des conditions de travail décentes (ils travaillent à des températures de 40 degrés pour fabriquer… des réfrigérateurs !).
En juin , la majorité des 12 000 travailleurs des trois usines Volkswagen de Bratislava, la plus grande entreprise de Slovaquie, se sont mis en grève et ont bloqué la production pendant une semaine, arrachant une hausse de salaire de 14 %. Cette grève des ouvriers de Volkswagen avait été précédée d’une augmentation de salaire de 7,5 % dans les usines slovaques du groupe Kia, et d’une forte augmentation de salaire dans les usines automobiles allemandes de Hongrie.
Avec l’adhésion à l’UE, la Slovaquie est devenue une dépendance de l’impérialisme allemand et de ses géants de l’automobile. Elle est aujourd’hui le plus grand producteur de voitures par habitant dans le monde (1 million de voitures par an pour un peu plus de 5 millions d’habitants). Mais pendant qu’ils construisent des SUV de luxe pour le marché mondial, les travailleurs slovaques de Volkswagen, Kia ou Peugeot touchent des salaires qui représentent 40 % des salaires allemands.
Confrontés à la première grande grève en Slovaquie depuis la contre-révolution « de velours » de 1989, les porte-parole de la finance capitaliste ont commencé à s’inquiéter. Dans un article publié le 21 juin sur le site web Bloomberg.org, on pouvait ainsi lire :
« A beaucoup d’égards, la Slovaquie peut être considérée comme un modèle d’intégration dans l’Union européenne. Mais la grève en cours à l’usine Volkswagen de Bratislava fait comprendre combien l’Europe apparaît désunie vue depuis la frontière orientale de l’UE. Les Européens de l’Est ont souvent l’impression que leurs pays sont devenus des colonies de l’Europe occidentale, et ce sentiment pourrait représenter une menace plus grave pour l’UE que le Brexit. »
Le gouvernement serbe est dirigé par les nationalistes de droite du Parti progressiste serbe (SNS) du président Aleksandar Vucic. Le SNS est l’héritier du Parti radical serbe, un des protagonistes des massacres interethniques des années 1990. Vucic et le SNS veulent que le pays reste un réservoir de main-d’œuvre à bas coût pour les capitalistes d’Europe occidentale. En échange de prêts du Fonds monétaire international et de la perspective d’une adhésion à l’UE, ils mettent en œuvre des mesures d’austérité drastiques, notamment des coupes claires dans les dépenses publiques, la vente ou la fermeture des entreprises publiques et une réduction draconienne du nombre de fonctionnaires. La Première ministre Ana Brnabic a promis de supprimer 11 000 emplois dans le secteur public d’ici 2020, alors que le gouvernement Vucic en a déjà éliminé 80 000 ces quatre dernières années.
Les marxistes luttent pour détruire l’UE par la lutte de classe. L’UE est un bloc réactionnaire dominé par les impérialistes d’Europe, un outil pour piller les pays dépendants de l’Europe du Sud et de l’Est, pour accroître l’exploitation de la classe ouvrière dans toute l’Europe et contrôler les flux de main-d’œuvre immigrée. Nous revendiquons la sortie de l’Italie de l’UE et de l’euro. Nous nous opposons à toute nouvelle extension de l’UE, comme en Serbie, de même que nous nous sommes opposés à l’extension de l’UE aux pays d’Europe de l’Est en 2004 : nous savions que cela aggraverait l’oppression et l’exploitation des travailleurs de ces pays. L’extension de l’UE en Europe de l’Est a permis à la bourgeoisie allemande de réaliser le rêve impérialiste qui avait un temps été confié au Troisième Reich de Hitler : faire de l’Europe de l’Est son hinterland. Elle a également conféré d’énormes avantages à l’impérialisme italien, qui figure aujourd’hui parmi les principaux investisseurs en Europe de l’Est, et qui a une histoire sanglante d’aventures impérialistes dans les Balkans. Notre opposition à l’UE fait partie intégrante de notre perspective marxiste révolutionnaire : le renversement du capitalisme par la classe ouvrière et la construction d’une économie collectivisée et planifiée à l’échelle mondiale, qui permettra un développement qualitatif des forces productives et le dépassement de la division de la société en classes, ce qui constituera le point de départ pour un ordre communiste mondial.
Les fruits amers de la contre-révolution capitaliste
Les usines FCA de Kragujevac se trouvent sur l’ancien site de production Crvena Zastava (drapeau rouge), la fine fleur de l’industrie automobile yougoslave, qui a été pratiquement donné à la famille Agnelli et Cie par le gouvernement serbe en 2008. Elles témoignent de la misère et de l’exploitation qui ont résulté de la contre-révolution capitaliste qui, au début des années 1990, a détruit l’Union soviétique et les Etats ouvriers bureaucratiquement déformés d’Europe de l’Est, ouvrant ainsi la voie à la pénétration économique par les capitalistes occidentaux, qui ont pu mettre la main sur des sites industriels avancés et sur une main-d’œuvre instruite et qualifiée.
En 1999, pendant la campagne de bombardement de l’OTAN contre la Serbie, les usines Zastava furent bombardées et réduites, selon les termes du Chicago Tribune (16 juillet 1999), « à un dépotoir de métaux tordus et de machines noircies, parsemé de flaques de produits chimiques et de cratères béants ». Le même article expliquait :
« L’usine était tellement vitale pour la communauté que ses travailleurs s’étaient constitués en boucliers humains 24 heures sur 24, dormant sur le plancher pour dissuader l’OTAN de détruire leur gagne-pain. Des fax et des e-mails étaient envoyés dans le monde entier pour supplier : “S’il vous plaît, ne bombardez pas notre usine. S’il vous plaît, ne nous prenez pas notre emploi”. »
Mais les bombardiers de l’OTAN ont détruit l’usine de Zastava entre le 9 et le 12 avril 1999, faisant 131 blessés parmi les ouvriers. La Serbie tout entière a été rejetée 50 ans en arrière par les bombardements.
Nous avons à l’époque appelé à la défense militaire de cette petite nation contre l’attaque des impérialistes, qui avaient fait de l’Italie un porte-avions terrestre de l’OTAN (avant cette attaque, nous n’avions pris le côté d’aucune des forces en conflit dans les guerres fratricides qui avaient accompagné la contre-révolution en Yougoslavie). En Italie, le syndicat SLAI Cobas a soutenu la demande de solidarité émanant des ouvriers de Zastava et lancé une campagne de soutien financier. La LCI s’est jointe à cette campagne, et nous avons cherché à lui donner une dimension internationaliste prolétarienne en collectant des dons auprès des militants syndicaux et de gauche, depuis les Etats-Unis jusqu’en Afrique du Sud en passant par le Mexique.
A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le capitalisme fut renversé en Yougoslavie grâce à une révolution sociale interne. Toutefois, la Yougoslavie, comme les autres « démocraties populaires » d’Europe de l’Est, était dès sa naissance un Etat ouvrier déformé sous la domination d’une bureaucratie stalinienne, ce qui a jeté les bases de son effondrement ultérieur. Le régime de Tito accomplit d’immenses progrès dans la construction d’une véritable fédération multinationale. Mais les divisions nationales ne pouvaient pas être surmontées sur la base de la construction du « socialisme » dans un seul pays balkanique relativement arriéré. De fait, la décentralisation économique et le « socialisme de marché » qui faisaient la fierté de Tito amplifièrent énormément les disparités entre les différentes républiques et régions, si bien qu’à la fin des années 1980 le revenu par habitant des Slovènes était dix fois supérieur à celui de la population albanaise du Kosovo. De plus, la Yougoslavie fut un des premiers Etats ouvriers déformés de l’Est à hypothéquer son économie collectivisée auprès des banquiers occidentaux et à saigner l’économie du pays pour payer cette dette.
La destruction de l’Etat ouvrier yougoslave en 1991 a précipité les peuples de Yougoslavie dans un bain de sang fratricide, détruisant les grandes conquêtes de la révolution de 1945 : le renversement des rapports de propriété capitalistes et la fin des conflits nationalistes sanglants qui avaient historiquement déchiré les Balkans. La Ligue communiste internationale s’est battue pour la défense des Etats ouvriers déformés d’Europe de l’Est et de l’Union soviétique contre la restauration du capitalisme, tout en luttant en même temps pour une révolution politique pour instaurer un véritable pouvoir de conseils ouvriers basé sur un programme internationaliste.
A contrario, beaucoup de soi-disant « trotskystes » se sont rangés aux côtés des forces de la contre-révolution capitaliste. Par exemple, Sinistra classe rivoluzione (SCR), un groupe réformiste issu de Rifondazione comunista, a écrit divers articles sur les grèves en Serbie sans jamais mentionner le fait que la situation actuelle dans les Balkans est le produit historique de la contre-révolution capitaliste. La tendance Militant, dont est issue SCR, avait soutenu avec ferveur diverses forces contre-révolutionnaires en Union soviétique et en Europe de l’Est. Elle a ainsi soutenu en Pologne le « syndicat » jaune Solidarność financé par la CIA, les banques et le pape ; et en 1991 ses sympathisants russes de Rabochaya Demokratiya ont physiquement tenu les barricades d’Eltsine à Moscou au côté de la racaille contre-révolutionnaire russe, en prétendant que la victoire d’Eltsine était le « début d’un processus révolutionnaire antibureaucratique » (Rabochaya Demokratiya, juillet-août 1992).
Pour la lutte de classe internationale
Ce qui manque à la classe ouvrière, c’est son propre parti. Un parti basé non sur la collaboration de classe parlementaire avec la bourgeoisie mais sur les méthodes et les principes de la lutte de classe internationale, sur la compréhension que la fin de l’exploitation, de l’oppression nationale, de la misère et de toute oppression ne pourra devenir réalité qu’avec le renversement de l’Etat capitaliste et la construction d’une économie collectivisée et planifiée à l’échelle internationale, sous le pouvoir ouvrier. Un parti de ce type doit faire partie intégrante d’une Internationale régie par le centralisme démocratique et rassemblant l’avant-garde révolutionnaire de tous les pays.
Depuis sa naissance, le mouvement marxiste s’est forgé en étant conscient que la lutte de la classe ouvrière doit être internationale non seulement en idée, mais en pratique. Parmi ses premiers efforts organisés on peut citer les campagnes victorieuses menées parmi les travailleurs du textile d’Allemagne et de Belgique pour qu’ils refusent de servir de jaunes aux capitalistes anglais pendant la grève du textile de Londres et Edimbourg en 1866. Dans ses instructions aux délégués au Premier Congrès de l’Association internationale des travailleurs, qui se tint à Genève en 1866, Marx expliqua :
« Une des principales fonctions de l’Association, fonction remplie déjà avec grand succès dans différentes circonstances, est de contrecarrer les intriques des capitalistes, toujours prêts, dans les cas de grève ou de fermeture d’ateliers (lock-out), à user des ouvriers étrangers comme instrument pour étouffer les justes plaintes des travailleurs indigènes. C’est un des grands buts de l’Association de développer chez les ouvriers des différents pays non seulement le sentiment, mais le fait de leur fraternité et de les unir pour former l’armée de l’émancipation. »
Marx rappelait dans son discours inaugural devant l’Association internationale des travailleurs, en octobre 1864 :
« L’expérience du passé nous a appris comment l’oubli de ces liens fraternels qui doivent exister entre les travailleurs des différents pays et les exciter à se soutenir les uns les autres dans toutes leurs luttes pour l’affranchissement, sera puni par la défaite commune de leurs entreprises divisées. C’est poussés par cette pensée que les travailleurs de différents pays, réunis en un meeting public à Saint-Martin’s Hall le 28 septembre 1864, ont résolu de fonder l’Association Internationale. »
La Lega trotskista d’Italia est un petit groupe de propagande qui se bat pour construire une avant-garde révolutionnaire internationale ; elle cherche à faire prendre conscience aux éléments avancés de la classe ouvrière qu’il faut un parti révolutionnaire basé sur le programme marxiste. Une tâche cruciale de ce parti sera d’inculquer aux ouvriers un sentiment d’opposition inconciliable vis-à-vis des manœuvres impérialistes de leurs gouvernants, et de toutes les manifestations de l’oppression contre les minorités nationales, les femmes, les immigrés, etc. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Reforgez la Quatrième Internationale !
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Pour un Kurdistan indépendant unifié ! Le contre-coup d’Etat d’Erdogan en Turquie - L’armée turque se jette dans la mêlée en Syrie

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Moins d’un mois après être sorti victorieux de la tentative de coup d’Etat du 15 juillet dernier, le président-autocrate turc Recep Tayyip Erdogan a ordonné à son armée de pénétrer en Syrie. Le 24 août, après deux jours de préparation d’artillerie, un petit détachement de soldats et de chars turcs a franchi la frontière syrienne en direction de la ville frontalière de Jarabulus, venant soutenir l’« Armée syrienne libre » soutenue par la Turquie. Jarabulus était tenue par l’Etat islamique (EI), qui l’a évacuée face à l’offensive conduite par la Turquie.
La cible officielle de l’opération Bouclier de l’Euphrate est l’EI, et les Etats-Unis ont mené des frappes aériennes pour appuyer l’incursion turque. Mais son objectif principal est de chasser de cette zone les combattants kurdes des Unités de protection du peuple (YPG), aile militaire du Parti de l’union démocratique (PYD) et alliés des Etats-Unis. Alors qu’elle pénétrait en Syrie, la Turquie a effectué plusieurs frappes aériennes et tirs d’artillerie contre des positions du PYD/YPG. Le PYD/YPG est l’organisation sœur syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), basé en Turquie. Les forces turques mènent depuis un an une offensive sanglante contre le PKK en Turquie, où l’oppression des Kurdes est un des fondements du nationalisme et du régime bourgeois turcs.
Dans le chaos sanglant de la guerre civile syrienne, le PYD/YPG a réussi à se tailler un territoire composé de deux régions semi-autonomes disjointes au Nord-Est et au Nord-Ouest de la Syrie. Les YPG tentent ces derniers mois de relier ces deux régions, y compris en en chassant des populations arabes et turkmènes. La Turquie refuse toute forme d’indépendance pour le Rojava (le terme kurde qui désigne le Kurdistan syrien) et elle s’est positionnée entre ces deux enclaves kurdes pour empêcher qu’elles ne deviennent contiguës.
De leur côté, les Etats-Unis sont d’accord avec la Turquie pour refuser que les deux régions tenues par les Kurdes ne se rejoignent, tout en continuant à soutenir le PYD/YPG, qui est devenu l’allié le plus fiable de l’impérialisme américain dans sa guerre contre l’EI. Lors de sa visite à Ankara le 24 août dernier, le vice-président américain Joe Biden a intimé l’ordre aux YPG de se retirer à l’Est de l’Euphrate, menaçant même d’arrêter l’aide militaire américaine si elles n’obtempéraient pas. Cette menace confirme que la politique des Etats-Unis a toujours été de s’opposer à l’indépendance kurde.
La visite de Biden avait pour but de ressouder les relations américano-turques, qui étaient déjà tendues avant le coup d’Etat et se sont depuis encore dégradées. Ces tensions sont en grande partie dues à l’alliance contre l’EI entre les Etats-Unis et le PYD/YPG. Washington a qualifié d’« inacceptables » les affrontements entre la Turquie et les nationalistes kurdes. Un haut responsable américain insiste à propos du bombardement par la Turquie des forces des YPG que les Etats-Unis « n’ont pas été impliqués dans ces actions, elles n’étaient pas coordonnées avec les forces américaines, et nous ne les soutenons pas ». Les Etats-Unis continuent leur numéro d’équilibriste entre deux ennemis jurés, un allié (la Turquie) et un supplétif (le PYD/YPG), ce qui exacerbe les tensions avec Ankara.
La Turquie est membre de l’OTAN et alliée historique des Etats-Unis ; elle constituait une base d’opération stratégique contre l’Union soviétique pendant la guerre froide. Depuis l’effondrement de l’Union soviétique en 1991-1992, les Etats-Unis comptent sur la Turquie, souvent présentée comme un régime musulman sunnite « stable » et « modéré », pour jouer le rôle de gendarme régional. En même temps, la Turquie est une puissance régionale ayant ses propres intérêts, qui ne coïncident pas toujours avec ceux de Washington.
Ankara souhaite voir le président syrien Bachar Al-Assad, qui appartient à la minorité alaouite, remplacé par un régime à base sunnite qui lui servirait de point d’appui pour étendre l’influence de la Turquie dans la région. Après le déclenchement de la guerre civile syrienne, et alors même qu’elle prétendait s’opposer à l’EI, la Turquie a ouvert ses frontières au flot de djihadistes qui voulaient rejoindre la Syrie, et elle leur a fourni une aide financière et militaire. Mais, en juillet 2015, elle a donné aux Etats-Unis l’autorisation de mener des opérations contre l’EI depuis la base militaire d’Incirlik ; en échange Ankara a obtenu le feu vert des Etats-Unis pour mener des frappes aériennes contre le PKK dans le Nord de l’Irak. Depuis cette date, l’EI a revendiqué une série d’attentats-suicides en Turquie. Alors que les Etats-Unis et la Russie sont en train de négocier sur la question de la guerre civile en Syrie, le régime d’Erdogan veut s’assurer qu’il aura son mot à dire sur le résultat, y compris en se jetant dans la mêlée en Syrie.
Dès avant la tentative de coup d’Etat, Erdogan manœuvrait pour consolider sa position dans la région, notamment en prenant l’initiative d’un rapprochement avec la Russie. Les relations russo-turques avaient été gravement compromises fin 2015 quand la Turquie avait abattu un avion de combat russe au-dessus du Nord de la Syrie. Il est significatif que Moscou ait été la première capitale visitée par Erdogan après le coup d’Etat ; on dit qu’il a reçu à cette occasion l’assurance de Poutine que la Russie ne s’attaquerait pas aux forces turques si celles-ci pénétraient en Syrie. Bien que la Turquie et la Russie aient des intérêts divergents en Syrie, où la Russie soutient militairement le régime d’Assad, toutes les deux (comme les Etats-Unis) sont d’accord pour préserver « l’intégrité territoriale » de la Syrie, c’est-à-dire pour s’opposer à un Rojava indépendant.
Dans la guerre civile syrienne, tous les protagonistes mènent une guerre réactionnaire et intercommunautaire, et en tant que marxistes nous ne soutenons aucun camp, y compris dans les affrontements qui opposent entre eux les alliés turcs et les fantoches kurdes de Washington. Là où nous prenons un côté, c’est contre les Etats-Unis et les autres puissances impérialistes. C’est pourquoi, alors même que nous abhorrons et rejetons tout ce que représentent les tueurs fanatiques de l’EI, nous sommes pour la défense militaire de l’EI contre les Etats-Unis et leurs supplétifs, y compris les YPG. Tout coup porté à l’impérialisme américain coïncide avec les intérêts des masses laborieuses et opprimées du monde entier. En même temps, bien que nos ennemis principaux soient les impérialistes, nous nous opposons aussi aux autres puissances capitalistes impliquées dans le conflit syrien, comme la Turquie, la Russie et l’Iran, et nous exigeons leur retrait de Syrie.
Erdogan contre-attaque
En Turquie même, Erdogan a déclaré avec à-propos que la tentative de coup d’Etat était « un cadeau de Dieu » et il s’en est servi pour consolider son pouvoir. La vague de répression qu’il a déclenchée ne vise pas seulement ceux que le gouvernement accuse d’être derrière le coup d’Etat (l’ex-allié islamiste d’Erdogan Fethullah Gülen et ses partisans), elle vise aussi à museler toute critique. Le nombre d’arrestations est tel que le gouvernement a libéré près de 34 000 détenus condamnés à de courtes peines afin de faire de la place dans les prisons pour ceux qui ont été arrêtés au lendemain du coup d’Etat avorté. Comme nous l’expliquions dans notre article « Coup d’Etat manqué en Turquie : deux camps ennemis des travailleurs » (le Bolchévik n° 217, septembre) : « Nous ne savons pas qui étaient les putschistes, mais une chose est claire : la seule position conforme aux intérêts des travailleurs était de s’opposer à la fois au régime d’Erdogan et au coup d’Etat. »
Pour la première fois depuis le coup d’Etat militaire de 1980, l’état d’urgence a été décrété dans tout le pays, ce qui signifie qu’Erdogan peut se passer de l’accord du Parlement pour imposer de nouvelles lois et mesures restrictives. Le gouvernement menace ouvertement de rétablir la peine de mort. Des dizaines de milliers de personnes ont été chassées de l’armée et de la magistrature. Des milliers d’autres ont été licenciées dans les écoles et les universités. Plus de 130 médias ont été fermés et plus de 150 journalistes ont été arrêtés. Au moins 19 syndicats, accusés d’avoir des liens avec Gülen, ont été interdits. Erdogan multiplie les attaques visant des dirigeants et députés du Parti démocratique du peuple (HPD), un parti prokurde ; plusieurs d’entre eux ont été arrêtés et des poursuites pour « propagande terroriste » ont été engagées contre deux parlementaires.
La tentative de coup d’Etat a aussi fourni au Parti de la justice et du développement (AKP), le parti au pouvoir dirigé par Erdogan, une occasion d’accélérer la mise en place de son programme islamiste. Les partisans intégristes d’Erdogan, qui ont été appelés à descendre dans la rue la nuit du coup d’Etat depuis les nombreux minarets qui couvrent la Turquie, continuent de patrouiller dans les rues d’Istanbul, d’Ankara et d’autres villes du pays. Les femmes habillées à l’occidentale rapportent qu’elles subissent quotidiennement harcèlement et agressions, et les quartiers où vivent les minorités kurde et alévi sont la cible d’attaques. On a retrouvé le 8 août à Istanbul le corps de Hande Kader, une militante transgenre de 23 ans ; on l’avait violée et mutilée avant de brûler son corps. Une manifestation a eu lieu à Istanbul pour dénoncer le meurtre de Hande Kader, qui s’inscrit dans une série d’agressions visant des homosexuels et des transexuels.
Depuis leur arrivée au pouvoir en 2002, les « islamistes modérés » de l’AKP introduisent un programme d’islamisation. Erdogan l’expliquait ainsi à l’époque où il était maire d’Istanbul, dans les années 1990 : « Notre unique but est un Etat islamique. » La Turquie compte aujourd’hui près de 90 000 mosquées, soit une pour 900 habitants, et davantage d’imams que de médecins ou d’enseignants. Pendant son premier mandat de Premier ministre, Erdogan a essayé, sans succès, de faire de l’adultère un délit puni par la loi. Il a fait la leçon aux femmes qu’elles devaient avoir au moins trois enfants et il s’est élevé à de nombreuses reprises contre les droits des homosexuels. Son gouvernement a imposé des restrictions à la vente et à la publicité pour les boissons alcoolisées, encourageant ainsi les groupes de nervis intégristes, dont les attaques visant des bars et autres établissements vendant de l’alcool deviennent de plus en plus fréquentes ces dernières années.
Si Erdogan a pu consolider son pouvoir, c’est notamment parce qu’il a extraordinairement réussi à purger l’armée et autres institutions de l’Etat. Depuis la fondation de la république turque en 1923, l’armée s’est toujours présentée comme le défenseur de la laïcité. En 1960, en 1971 et en 1980, les coups d’Etat qu’elle a menés ont été suivis d’une répression sanglante contre le mouvement ouvrier, les militants de gauche et les Kurdes. L’armée s’est mobilisée en 1997 dans la rue et elle a contraint à la démission le gouvernement du précurseur de l’AKP. Erdogan, surtout à partir de 2008 quand il était Premier ministre, a commencé une purge systématique des officiers laïques, considérés comme une menace pour son autorité. Comme nous l’écrivions dans notre article « Les protestations font vaciller le régime islamiste en Turquie » (le Bolchévik n° 205, septembre 2013), « aujourd’hui l’armée est subordonnée aux islamistes ».
Le Premier ministre Erdogan et l’AKP ont aussi mené des purges dans la police et la magistrature. C’est dans le contexte de ces purges que des partisans de Gülen, allié à l’époque à Erdogan, et son mouvement Hizmet (Service) ont mis la main sur des postes de décision dans ces institutions ainsi que dans l’armée. Mais en 2013, une fois les forces laïques neutralisées, l’AKP et Hizmet se sont brouillés. Quand des partisans de Gülen ont fait arrêter pour corruption plusieurs personnalités de premier plan alliées à Erdogan, le Premier ministre s’en est pris au Hizmet en lançant une série de purges, qui se sont considérablement accélérées suite au coup d’Etat avorté. Le régime réclame maintenant à Washington l’extradition de Gülen, qui vit aux Etats-Unis depuis 1999 ; les Etats-Unis n’ont toujours pas donné de réponse officielle.
Pour sa part, l’administration Obama sermonne hypocritement le régime Erdogan en lui demandant de respecter « les principes démocratiques » en réponse au coup d’Etat. Mais ce qui inquiète réellement Washington, c’est que les purges massives dans l’armée vont affaiblir l’influence américaine au sein des forces armées turques, la deuxième armée de l’OTAN en termes d’effectifs. Comme l’expliquait un article publié le 16 août dernier sur nbcnews.com :
« Parmi ceux qui ont été éliminés depuis un mois figure un groupe d’officiers pro-américains et pro-OTAN que les experts appellent les “atlantistes”. Ils avaient joué un rôle déterminant pour convaincre Erdogan de laisser les avions de combat et les drones américains utiliser la base aérienne d’Incirlik pour frapper des cibles de l’EI dans le Nord de l’Irak et de la Syrie. « Ces officiers étant maintenant en disgrâce, Washington pourrait perdre de son influence au lendemain de la purge décrétée par Erdogan. »
Quand le général Joseph Votel, commandant en chef des forces américaines au Proche-Orient, s’est plaint que beaucoup des officiers turcs avec qui Washington était en contact avaient été purgés, Ankara l’a sèchement rabroué. Certains responsables turcs ont accusé les Etats-Unis d’être derrière le coup d’Etat, ce que, bien sûr, Washington dément. Erdogan a répondu à Votel de se mêler de ce qui le regarde.
Il faut un parti ouvrier léniniste en Turquie
Erdogan jouit d’une réelle popularité dans la bourgeoisie provinciale d’Anatolie ainsi qu’auprès des masses rurales et dans les bidonvilles. En même temps, la société turque reste profondément polarisée. Les manifestations massives qui ont secoué le pays en 2013 ont rassemblé trois millions et demi de personnes. Ces manifestations avaient été provoquées par de violentes attaques de la police contre les rassemblements de protestation visant un projet immobilier dans le parc Gezi, à proximité de la place historique de Taksim dans le centre d’Istanbul. Ces manifestations reflétaient la profonde hostilité envers le régime islamiste d’une couche de la jeunesse issue des classes moyennes urbaines éduquées. Un certain nombre d’ouvriers membres des syndicats turcs, qui sont politiquement divisés, ont également pris part à ces manifestations, ainsi que des membres de la minorité nationale kurde opprimée. Finalement, le gouvernement est parvenu à écraser le mouvement par une répression brutale et en jouant sur l’hostilité largement répandue envers les Kurdes.
La Turquie est l’un des rares pays du Proche-Orient possédant un prolétariat industriel significatif. Cependant, moins de 10 % des travailleurs sont syndiqués, résultat notamment de la défaite massive qu’avait subie le mouvement ouvrier avec le coup d’Etat militaire de 1980, suivi de trente ans de répression brutale. La Confédération des syndicats progressistes (DISK), un syndicat de gauche, avait par exemple été interdite en 1982.
Mais la classe ouvrière n’a pas été sans réagir aux attaques ces dernières années. En mai 2015, plus de 20 000 ouvriers de l’automobile de Bursa, Ankara et plusieurs autres villes ont mené une série de grèves sauvages pour des augmentations de salaires, contre un accord qu’avait conclu le patronat avec Türk Metal, le principal syndicat de l’automobile. Outre l’augmentation des salaires, les grévistes réclamaient le droit d’adhérer au syndicat de leur choix, ce qui reflétait la colère accumulée contre la direction bureaucratique de Türk Metal. A la fin de cette vague de grèves, plusieurs milliers d’ouvriers avaient quitté Türk Metal pour rejoindre le syndicat de la métallurgie affilié à la DISK.
En réaction au coup d’Etat, la DISK a publié le 22 juillet un communiqué dénonçant à juste titre l’état d’urgence ; il précisait que de telles mesures sont « synonymes d’assassinats extra-judiciaires, de massacres, de disparitions en détention et de tortures ». Elle lançait une mise en garde : « Il est clair également que les droits des travailleurs sont gravement menacés par l’état d’urgence. » Mais la DISK affirme dans sa déclaration que « la solution est la démocratisation ». Il faut combattre l’attaque du gouvernement contre les droits démocratiques. Mais il faut comprendre que la démocratie capitaliste – toujours précaire et fragile en Turquie – est une couverture pour la dictature de la bourgeoisie, dont la domination repose nécessairement sur l’exploitation et l’oppression d’une grande partie de la population.
Le prolétariat doit prendre la tête de tous les exploités et opprimés dans la lutte pour renverser la domination capitaliste. C’est une question vitale. Dans cette perspective, il faut forger un parti ouvrier léniniste luttant pour arracher la classe ouvrière turque à la réaction religieuse, au chauvinisme turc et à toutes les formes de nationalisme. Un tel parti mènerait la lutte pour la libération des femmes par la révolution prolétarienne et pour l’autodétermination des Kurdes, sans quoi le combat pour le pouvoir ouvrier en Turquie n’est guère concevable.
A bas la guerre de la Turquie contre le peuple kurde !
Qu’elle soit laïque ou religieuse, l’élite dirigeante turque est unie pour réprimer les aspirations nationales des Kurdes. Depuis août 2015, plusieurs villes et localités kurdes au Sud-Est de la Turquie ont été transformées en champs de ruines par les chars et l’artillerie lourde turcs. En quelques mois, des centaines de civils ont été tués et plus de 350 000 personnes ont été déplacées quand le régime a lâché sa soldatesque contre le PKK. Erdogan a juré qu’il attaquerait le Kurdistan turc jusqu’à ce qu’il soit « complètement nettoyé » des « terroristes » du PKK. C’est une sinistre menace.
Cizre, une ville kurde de plus de 100 000 habitants dans la province de Sirnak, est l’une des plus durement touchées. Entre le 14 décembre 2015 et le 2 mars 2016, cette ville a été soumise au couvre-feu et interdite d’accès. Quand le siège a été levé, 160 civils avaient été tués. Peut-être le pire massacre à ce jour dans cette guerre a été commis par les forces de sécurité turques qui ont tué 130 personnes, des civils désarmés et des combattants blessés pris au piège dans les sous-sols de trois immeubles. Ce n’était que le dernier carnage en date d’une série d’attaques qui depuis 1984 ont coûté la vie à plusieurs dizaines de milliers de Kurdes. Le prolétariat international doit absolument prendre position pour la défense militaire du PKK contre la Turquie et exiger le retrait du Kurdistan de toutes les forces turques.
L’offensive actuelle contre le Kurdistan turc s’inscrit dans le contexte de la défaite humiliante qu’a subie l’AKP aux élections de juin 2015. Non seulement il n’a pas réussi à obtenir une majorité de députés, mais le parti prokurde HDP a recueilli plus de 13 % des voix, dépassant ainsi le seuil des 10 % nécessaire pour obtenir des sièges au parlement. Le HDP est un parti nationaliste petit-bourgeois à qui son vernis progressiste a permis d’obtenir le soutien de bon nombre de Turcs laïques, libéraux ou de gauche. Encore plus humiliant pour Erdogan : malgré son soutien aux droits des femmes et des homosexuels, le HDP a réussi à attirer à lui une partie considérable de la base kurde socialement conservatrice de l’AKP, qui en voulait à Erdogan parce qu’il avait refusé, en 2014, de laisser les combattants kurdes rejoindre Kobané, une ville kurde syrienne alors assiégée par l’EI.
Le régime a réagi au vote de juin 2015 en appelant à de nouvelles élections en novembre de la même année. Il a fait passer à la trappe le cessez-le-feu conclu en 2013 avec le PKK, qui battait déjà de l’aile du fait des succès militaires du PYD/YPG en Syrie, et il a énormément intensifié son offensive contre les Kurdes pour pousser à son paroxysme le chauvinisme turc. Cette escalade a été marquée par une série de violentes attaques contre le HDP et ses partisans, y compris des attentats à la bombe imputés à l’EI. En juillet 2015, un attentat-suicide contre un rassemblement de militants principalement kurdes dans la ville frontalière de Suruç a fait plus de 30 morts et plus de 100 blessés. En septembre, des bandes de nervis ont attaqué et incendié dans tout le pays des locaux du HDP et des commerces appartenant à des Kurdes. Cette violence a culminé avec deux attentats-suicides en octobre à Ankara lors d’un rassemblement pour la paix organisé par plusieurs groupes de gauche, des syndicats ouvriers et le HDP, faisant au moins 128 morts.
Le pari du régime a été payant. L’AKP a obtenu une majorité au parlement aux élections de novembre 2015, notamment en attirant d’anciens électeurs du Parti d’action nationale (lié au groupe fascisant des « Loups gris ») en le battant à son propre jeu sur le terrain d’un nationalisme turc hystérique.
Les Kurdes constituent la plus grande nation sans Etat du Proche-Orient. Au nombre de 25 à 35 millions, ils habitent la région montagneuse à cheval sur les frontières entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran. La moitié vit en Turquie, où l’oppression des Kurdes est un ciment liant les masses turques, y compris une part importante du prolétariat, à la classe dirigeante sanguinaire de ce pays.
Pour que le prolétariat de Turquie puisse un jour se libérer de l’exploitation capitaliste, il faut qu’il s’oppose au chauvinisme antikurde et qu’il prenne fait et cause pour l’autodétermination des Kurdes. Nous cherchons à gagner la classe ouvrière turque à la lutte pour un Kurdistan indépendant unifié dans le cadre de la lutte pour une république socialiste d’un Kurdistan unifié dans une fédération socialiste du Proche-Orient. Défendre le droit à l’autodétermination des Kurdes empêcherait l’impérialisme américain de manipuler les aspirations de ceux-ci afin de dominer encore davantage cette région, et cela contrecarrerait les manœuvres sordides des nationalistes kurdes eux-mêmes. C’est seulement en combattant toutes les manifestations de chauvinisme turc et d’oppression nationale que le prolétariat turc ouvrira la voie à une lutte conjointe avec les travailleurs kurdes contre leurs exploiteurs et leurs oppresseurs capitalistes communs.
Nous soutenons aussi l’indépendance des Kurdes vis-à-vis des différents Etats capitalistes (par exemple le droit des Kurdes de Turquie à faire sécession). Mais en Irak et en Syrie, les nationalistes kurdes subordonnent actuellement à leur alliance avec l’impérialisme américain le juste combat pour l’autodétermination. Ce crime des nationalistes, c’est le peuple kurde opprimé depuis si longtemps qui en paiera le prix.
Peu après que les dirigeants kurdes se furent ralliés à la guerre impérialiste contre l’EI, nous avons lancé cette mise en garde : « En vendant ainsi leur âme aux impérialistes ainsi qu’aux différents régimes bourgeois locaux, les dirigeants kurdes aident à perpétuer les stratagèmes de division qui ne peuvent qu’attiser les tensions intercommunautaires, nationales et religieuses et renforcer au bout du compte l’oppression des Kurdes eux-mêmes » (« A bas l’intervention impérialiste au Proche-Orient ! », le Bolchévik n° 210, décembre 2014). Aujourd’hui, au lendemain de l’incursion turque en Syrie, beaucoup de Kurdes craignent avec raison que leurs parrains impérialistes ne les trahissent encore une fois. Comme l’expliquait un article publié le 1er septembre dans le New York Times, « l’histoire enseigne aux Kurdes qu’ils sont le jouet des grandes puissances et qu’on se sert d’eux pour mener les batailles des autres, avant de les abandonner ».
Le nationalisme petit-bourgeois du PKK est une impasse
Nous sommes pour la défense militaire du PKK en Turquie mais nous sommes radicalement opposés à son programme nationaliste petit-bourgeois, qui est un obstacle à la libération des masses kurdes. Le PKK, qui s’est développé en réaction à l’oppression multiforme des Kurdes, a été fondé officiellement en 1978. Dirigé par Adbullah Öcalan (surnommé Apo, « oncle »), le PKK se prétendait « marxiste-léniniste », ce qui reflétait l’expérience urbaine d’Öcalan quand il était étudiant à Ankara, à une époque où les doctrines de Mao Zedong et de Che Guevara étaient populaires dans la jeunesse radicalisée. Malgré son discours, le PKK n’a jamais rien eu à voir avec le marxisme.
Öcalan rejette la lutte pour un parti léniniste révolutionnaire basé sur le prolétariat turc et kurde. Comme beaucoup de militants de gauche turcs et kurdes de la fin des années 1960 et du début des années 1970, il a choisi la voie guérilliste. Avec ses partisans, il s’est retranché dans les campagnes et s’est ainsi détourné des ouvriers combatifs d’Istanbul, Ankara, Sivas et Adana.
Les nationalistes petits-bourgeois du PKK mènent bien sûr depuis trente ans une lutte militaire héroïque contre l’armée turque, et ils bénéficient d’un soutien de masse dans la population kurde au Kurdistan turc, dans les centres urbains de l’Ouest de la Turquie et dans la diaspora en Europe de l’Ouest et ailleurs. Toutefois, le PKK utilise la guérilla simplement pour accéder à la table de négociations, où il espère faire pression sur la bourgeoisie turque pour obtenir des concessions. En 2013, alors qu’un accord de cessez-le-feu entre le régime d’Erdogan et le PKK était en vigueur, le Parti pour la paix et la démocratie, prédécesseur du HDP, a tardé à rejoindre les manifestations du parc Gezi car il ne voulait pas mécontenter le gouvernement turc. En réalité, les nationalistes kurdes colportaient l’illusion que le régime d’Erdogan pourrait être favorable à la cause du peuple kurde.
Particulièrement depuis la destruction contre-révolutionnaire de l’Union soviétique, le PKK a de plus en plus adapté sa politique au climat réactionnaire du monde postsoviétique, remplaçant ainsi son engagement formel pour l’indépendance du Kurdistan par la revendication d’une forme ou d’une autre d’« autonomie ». Mais l’autonomie régionale sous le capitalisme signifie que le pouvoir de décision reste entre les mains de l’Etat national. Comme le montre l’offensive en cours contre le PKK, même si un tel accord était signé, ce serait l’Etat turc et son armée qui détermineraient quels droits auraient ou non les Kurdes. Ceci ne conduira jamais à la libération nationale des Kurdes.
Tout en cherchant à obtenir des concessions de la part de l’Etat turc, les nationalistes kurdes appellent aussi les impérialistes occidentaux « démocratiques » à faire pression sur la Turquie. L’un des dirigeants du HDP, Selahattin Demirtas, a publié un article dans le numéro de juillet 2016 du Monde diplomatique où il décrit la brutalité des attaques d’Erdogan et de l’AKP contre le peuple kurde et les opposants au régime en Turquie. Mais son article est avant tout un appel adressé à l’Union européenne (UE) et à ses institutions pour leur demander de venir en aide aux Kurdes :
« L’Europe regarde ailleurs alors que des valeurs aussi universelles que la démocratie et les droits humains sont piétinées en Turquie. Les Européens s’inquiètent de la crise des réfugiés, tandis que les Américains se soucient surtout de la guerre contre l’Organisation de l’Etat islamique (OEI). Certes, ce sont des dossiers cruciaux. Mais pourquoi négliger la situation des Kurdes de Turquie, à laquelle ils sont étroitement liés ? On peine à comprendre ce silence devant les violations des droits fondamentaux par M. Erdogan et par l’AKP, qui utilisent les rescapés de la guerre en Syrie comme arme de chantage. »
Contrairement aux illusions des nationalistes kurdes, les impérialistes des Etats-Unis et de l’UE sont des ennemis des opprimés, y compris des Kurdes. L’Allemagne, puissance principale de l’UE, entraîne et arme de concert avec les Etats-Unis les escadrons de la mort de l’armée turque déployés au Kurdistan. Les Etats-Unis et l’UE ont emboîté le pas à la Turquie en qualifiant le PKK d’organisation « terroriste » et ils l’ont interdit. La CIA a joué un rôle clé dans la capture d’Öcalan par la Turquie en 1999. Nous exigeons la libération d’Öcalan et nous sommes contre les mesures d’interdiction visant le PKK. Plus fondamentalement, l’UE est un consortium de puissances capitalistes dont l’objectif est d’intensifier l’asservissement de la classe ouvrière dans toute l’Europe et d’imposer la domination des pays les plus faibles de l’UE par leurs suzerains impérialistes, notamment l’Allemagne. La LCI s’oppose depuis toujours à l’UE.
Les organisations réformistes comme le Comité pour une Internationale ouvrière (CIO) de Peter Taaffe [dont la section française est la Gauche révolutionnaire] et le groupe britannique Workers Power entretiennent les illusions dans les nationalistes kurdes. Ces deux groupes ont appelé à voter pour le HDP. La section turque du CIO a défendu le vote pour le HDP dans un article du 20 novembre 2015, publié sur son site internet, appelant la DISK, les autres fédérations syndicales et des groupes de gauche, « ensemble avec le HDP », à « organiser une conférence centrale sur l’initiative commune » pour construire un « bloc démocratique ». La Ligue pour la Cinquième Internationale de Workers Power a publié le 7 juin 2015 un article intitulé « Turquie : Voter HDP le 7 juin – Et ensuite construire un parti révolutionnaire ». Contrairement au CIO, Workers Power notait avec raison que « le HDP n’est pas un parti ouvrier mais une organisation petite-bourgeoise » – ce qui ne l’a pas empêché de voter quand même pour ce parti.
Nous défendons le HDP et ses dirigeants contre les attaques de l’Etat turc et nous exigeons la levée de toutes les inculpations à leur égard. Mais appeler à voter pour le HDP, c’est subordonner le prolétariat de Turquie à un parti petit-bourgeois dont le programme est par définition hostile aux intérêts historiques de la classe ouvrière. Appeler la classe ouvrière à soutenir des formations non prolétariennes « progressistes » et « démocratiques », comme le font depuis longtemps des réformistes en tout genre, a été dans l’histoire l’un des principaux obstacles à l’acquisition par la classe ouvrière d’une conscience de classe socialiste. Cela a pour effet de priver le prolétariat de son indépendance politique vis-à-vis de son ennemi de classe.
(cont. )
http://www.icl-fi.org/francais/lebol/218/turquie.html
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La marginalisation des Métis et la lutte pour un gouvernement ouvrier centré sur les Noirs en Afrique du Sud - Pour un parti léniniste d’avant-garde,tribun de tous les opprimés ! ( 2 - 2 ) (Juin 2016)

https://archive.is/oGtsB
L’emprise de la fausse conscience nationaliste sur le prolétariat est avant tout le produit du poids écrasant de l’oppression nationale que subit la majorité noire. Pour apporter une réponse à cette question brûlante et mobiliser les masses prolétariennes et plébéiennes contre les dirigeants traîtres nationalistes, nous avançons un programme pour une direction prolétarienne dans la lutte de libération nationale, exprimé dans le mot d’ordre d’un « gouvernement ouvrier centré sur les Noirs ».
Nous luttons pour gagner à ce programme les travailleurs métis qui ont une conscience de classe ainsi que d’autres militants antiracistes métis. Nous considérons que le combat pour la libération nationale de la majorité noire opprimée est la force motrice stratégique d’une révolution ouvrière pour mettre à bas le système raciste du néo-apartheid qui opprime tous les travailleurs non blancs. L’oppression des Métis (et des Indiens) est directement déterminée par la surexploitation du prolétariat noir, et toute lutte significative pour mettre fin à cette oppression implique nécessairement un combat pour la libération nationale de la majorité noire opprimée. De même, toute lutte significative pour la libération des Noirs implique un combat sans concession contre le nationalisme noir, qui est imbibé de préjugés anti-Métis et anti-Indiens. C’est essentiel pour construire un parti d’avant-garde léniniste-trotskyste racialement intégré qui puisse intervenir parmi toutes les couches opprimées et y lutter pour une direction révolutionnaire. Sous un gouvernement ouvrier centré sur les Noirs les Métis, les Indiens, les Asiatiques et ceux des Blancs qui accepteront un gouvernement basé essentiellement sur les travailleurs noirs auront un rôle important à jouer et bénéficieront des pleins droits démocratiques.
Particulièrement pendant les premières années de néo-apartheid, beaucoup de militants de gauche sud-africains étaient très hostiles à notre mot d’ordre. Ils disaient qu’en reconnaissant l’existence de différences et de divisions au sein des masses non blanches, nous faisions écho à la ligne du régime d’apartheid qui menait constamment une politique de diviser pour régner entre les différents groupes raciaux, et qui cherchait à renforcer les identités tribales et ethniques. Parmi ces tendances de gauche, il y avait le New Unity Movement (qui allait donner plus tard naissance au Democratic Socialist Movement/Workers and Socialist Party) et les pseudo-trotskystes qui gravitent actuellement autour du « think tank » syndical ILRIG (International Labour Research and Information Group). Ces groupes adhéraient à l’illusion du « non-racialisme » de l’ANC. Ce faisant, ils niaient les manifestations bien réelles et spectaculaires des divisions raciales, nationales et tribales dans l’Etat du néo-apartheid de Mandela. Les fictions nationalistes sur la « nation arc-en-ciel » et la « construction de la nation » étaient pour eux autant de moyens de nier la réalité, parce que leurs programmes réformistes sont fondamentalement incapables de la changer.
C’est ainsi qu’en 1997 un groupe pseudo-trotskyste basé au Cap, la Workers International Vanguard League (WIVL, rebaptisée aujourd’hui Workers International Vanguard Party) nous avait écrit une « lettre ouverte » de 19 pages qui était en grande partie consacrée à ressasser l’affirmation calomnieuse et sinistre que « les spartacistes encouragent les divisions raciales en Afrique du Sud ». La WIVL s’opposait à notre mot d’ordre de gouvernement ouvrier centré sur les Noirs, parce que cela signifiait pour eux qu’« un gouvernement ouvrier en Afrique du Sud devrait avoir une garantie raciale inscrite dans sa constitution ». Dans notre réponse à la WIVL (reproduite, avec leur « lettre ouverte », dans notre brochure Hate Trotskyism, Hate the Spartacists n° 1, juillet 1998), nous faisions remarquer que ce « daltonisme racial » masquait en réalité une capitulation de la WIVL devant le communautarisme métis et un déni de la hiérarchie raciale structurelle du capitalisme sud-africain, avec son oppression spécifique des Africains noirs au bas de l’échelle sociale.
En Afrique du Sud, l’exploitation de classe et l’oppression nationale sont intimement entremêlées. Malgré l’existence d’un prolétariat métis numériquement significatif, notamment au Cap-Occidental, et d’une classe ouvrière urbaine indienne au Natal, l’écrasante majorité des ouvriers sont des Africains noirs. En attaquant notre mot d’ordre de gouvernement ouvrier centré sur les Noirs, la WIVL attaquait en fait Léon Trotsky lui-même. Celui-ci écrivait en effet dans son seul texte important consacré à l’Afrique du Sud, une lettre de 1935 à des révolutionnaires sud-africains :
« Mais il est absolument évident que la majorité écrasante de la population, affranchie de la dépendance servile, marquera l’Etat d’une empreinte déterminante.
« Dans la mesure où la révolution victorieuse changera radicalement les rapports non seulement entre les classes, mais aussi entre les races, et assurera aux Noirs la place dans l’Etat qui correspond à leur nombre, la révolution sociale en Afrique du Sud aura également un caractère national. »
Pour nous, la révolution prolétarienne en Afrique du Sud sera l’acte suprême de la libération nationale. Mais cela n’implique pas le moindre soutien politique au nationalisme en tant qu’idéologie, ni au projet de « construction de la nation ». L’Afrique du Sud n’est pas une nation mais un Etat issu du colonialisme ; elle inclut différents peuples et elle repose sur une hiérarchie raciale brutale. Les frontières de presque tous les Etats africains, l’Afrique du Sud y compris, ont été tracées arbitrairement par les puissances coloniales et elles n’ont aucune légitimité nationale. Les tribus et les peuples ont souvent été dépecés entre deux ou plusieurs pays tandis que deux ou plusieurs peuples antagonistes étaient souvent forcés de cohabiter à l’intérieur d’un même Etat. Une solution démocratique, égalitaire et rationnelle est impossible sous le capitalisme. La lutte pour un gouvernement ouvrier centré sur les Noirs en Afrique du Sud fait partie intégrante de notre perspective d’une fédération socialiste d’Afrique australe.
Combattre l’idéologie nationaliste signifie s’opposer aux préjugés et aux stéréotypes chauvins sur les Métis qui sont monnaie courante parmi les Africains noirs, et que l’ANC, l’EFF et autres nationalistes encouragent. Dans beaucoup de langues africaines, des termes racialement péjoratifs comme amaBoesman (« homme de la brousse ») sont le terme habituel (et parfois unique) pour désigner les Métis. Il y aussi l’idée fausse mais très répandue que la population métisse serait simplement le produit du métissage entre Noirs et Blancs. Cette conception fausse s’accompagne souvent de préjugés anti-Métis : que les Métis « ne savent pas d’où ils viennent », qu’« on ne peut pas leur faire confiance », etc. Cela reflète l’acceptation de la notion des « races » comme des catégories biologiques intrinsèques et figées. Traditionnellement, cette idée fausse était mise en avant pour essayer de légitimer de façon pseudo-scientifique l’esclavage et l’oppression des Noirs en « prouvant » que ceux-ci étaient « inférieurs ». (Pour une réfutation de ces mythes dans le contexte américain, voir notre article « La “courbe en cloche” et le génocide made in USA », Black History and the Class Struggle n° 12, février 1995).
Les catégories raciales sont le produit de rapports sociaux humains et non de la génétique – ce qui signifie que les identités et préjugés raciaux sont façonnés par le développement historique spécifique de la société au sein de laquelle ils existent. La population métisse se compose d’un mélange complexe des différents peuples qui se sont installés en Afrique du Sud au fil des siècles : esclaves venus d’Afrique de l’Est, du sous-continent indien et de l’Asie du Sud-Est ; colons blancs originaires de Hollande et d’autres pays d’Europe ; Khoïkhoï, San et autres peuples autochtones.
Il existait bien une hiérarchie raciale complexe dans la colonie du Cap à l’époque de l’esclavage. Mais la consolidation de ces peuples divers en une population métisse telle qu’elle existe aujourd’hui, c’est-à-dire en une caste de race-couleur de statut intermédiaire dans la hiérarchie raciale, s’est produite plus tard. Ce processus était étroitement lié à la formation d’une économie capitaliste en Afrique du Sud à la fin des années 1800. C’est ce que montre Ian Goldin dans son livre Making Race – The Politics and Economics of Coloured Identity in South Africa (1987) : « Ce n’est pas un hasard si la période qui a vu l’évolution d’une identité métisse distincte a aussi vu une transformation spectaculaire du travail », au fil des migrations de travail vers les villes de la colonie du Cap. Goldin décrit comment cette distinction est apparue parmi les travailleurs dans les années 1890 ; les employeurs sur les docks, dans les fermes et ailleurs ont alors divisé les travailleurs en « indigènes » (que l’on embauchait de préférence pour les emplois manuels non qualifiés les plus pénibles) et « gars du Cap » ou « Métis » (que l’on préférait pour les emplois d’artisan, comme charpentiers ou maçons).
La lutte de classe et le rôle des communistes
Il serait bien sûr erroné et extrêmement simpliste de penser que les rapports entre Noirs et Métis sont seulement faits d’antagonismes et de méfiance réciproque. A côté des exemples de conflits raciaux, il y a aussi des exemples notables de lutte contre les tactiques de diviser pour régner de la bourgeoisie. Contre ceux qui colportent des stéréotypes raciaux, il faut souligner que la population métisse n’est aucunement homogène (ni d’ailleurs non plus la population noire) : les attitudes politiques et sociales diffèrent considérablement d’un individu à l’autre, sur la base de l’origine de classe, de l’expérience personnelle et d’autres facteurs. De plus, les attitudes prédominantes dans la population métisse ne sont pas figées ; elles varient selon l’époque et l’endroit. Par exemple, le soutien à la DA est en général moins fort parmi les travailleurs métis des zones rurales (les régions agricoles du Cap-Occidental ainsi qu’une bonne partie du Cap-Nord) que dans les zones urbaines.
En termes d’intervention communiste, une priorité doit porter sur les industries où travailleurs noirs et métis sont intégrés sur le lieu de production, comme par exemple les usines automobiles du Cap-Oriental ou le secteur agricole du Cap-Occidental. Les divisions raciales entre Noirs et Métis nuisent aux intérêts matériels fondamentaux de la classe ouvrière, et le fonctionnement même de l’exploitation capitaliste oblige les ouvriers à s’organiser collectivement contre les employeurs. La lutte de classe crée les conditions objectives pour combattre et surmonter les divisions raciales et autres : chaque grève âprement disputée montre inévitablement que l’unité de classe est nécessaire contre les capitalistes.
Prenons la grève des ouvriers agricoles de 2012-2013 au Cap-Occidental. La grève a été particulièrement importante à De Doorns. Cette ville avait été en 2009 le théâtre de violents pogroms anti-immigrés, qui avaient contraint plus de 3 000 immigrés (principalement zimbabwéens) à se réfugier dans des camps de fortune. Certains disent que ces agressions auraient été déclenchées par les « labour brokers » [loueurs de main-d’œuvre] sud-africains qui, dans le but d’éliminer la concurrence de leurs homologues zimbabwéens, auraient incité des émeutes anti-immigrés en accusant les travailleurs zimbabwéens de « voler » les emplois des Sud-Africains. Cet exemple est loin d’être le seul. Il montre comment les fermiers blancs et des parasites comme les « labour brokers » divisent pour régner en faisant en sorte que les différentes catégories d’ouvriers agricoles continuent à subir une exploitation féroce : ils dressent les hommes contre les femmes, ceux qui ont un emploi fixe contre les saisonniers, les ouvriers métis contre les ouvriers noirs, etc.
Quand les grèves éclatèrent en 2012, les fermiers essayèrent d’utiliser la même tactique pour torpiller la grève en semant la division, avec le soutien du gouvernement du Cap-Occidental dirigé par Zille et la DA. Mais cela ne parvint pas à briser la solidarité et l’unité de cette grève combative qui transcendait les antagonismes raciaux et nationaux. Un dirigeant du comité de grève expliqua à Jesse Wilderman (de l’université de Wits) que « les gens étaient tous unis – Zims, Sothos, Métis, ceux qui parlaient le xhosa – tout le monde était uni […]. La grève a ressuscité la culture de lutte des années 1980 et nous étions vraiment unis, le groupe tout entier » (Farm Worker Uprising in the Western Cape : A Case Study of Protest, Organising, and Collective Action, 26 septembre 2014). Les grévistes furent confrontés à une répression féroce mais ils arrachèrent de modestes concessions avec une augmentation du salaire minimum de 69 à 105 rands (de 4 à 6 €) par jour.
En réaction à cette augmentation extrêmement maigre de salaires de misère, les fermiers racistes se livrèrent à toute une série de représailles pour intimider et persécuter les grévistes les plus combatifs. Les fermiers combinèrent ces représailles avec des provocations calculées destinées à attiser les divisions entre ouvriers. Certains fermiers firent venir de nouveaux ouvriers étrangers pour contourner l’augmentation du salaire minimum, certains auraient fait venir des ouvriers métis d’autres régions pour éviter d’embaucher les saisonniers actifs dans la grève, tandis que d’autres expulsèrent de leur logement à la ferme les ouvriers en fixe ayant participé à la grève. Ces mesures semblent avoir réussi à raviver dans certaines régions les vieilles divisions nationales et raciales réactionnaires. Wilderman rapporte ainsi qu’un groupe d’ouvriers qu’il a interviewés à De Doorns menaçait de répéter les pogroms de 2009.
C’est une leçon clé de cette grève et de ses suites : si les luttes économiques des travailleurs posent bien la question de la nécessité de l’unité de classe transcendant les divisions raciales et autres, elles ne peuvent pas par elles-mêmes forger cette unité de façon conséquente et durable. Pour cela il faut un parti ouvrier révolutionnaire de type bolchévique. Comme l’expliquait Lénine dans Que faire ? (1902), l’histoire montre que la classe ouvrière ne peut pas engendrer spontanément une conscience socialiste sur la seule base de sa propre activité. Cette conscience doit être introduite de l’extérieur, grâce à l’intervention d’un parti d’avant-garde qui a concentré les leçons de l’histoire de la lutte de classe internationale dans un programme marxiste révolutionnaire. Un tel parti ne limiterait pas son intervention aux luttes économiques immédiates de la classe ouvrière ; il devrait agir en tribun du peuple pouvant réagir à toute manifestation de tyrannie et d’oppression, quelle que soit la couche ou la classe de la population concernée.
Le Parti bolchévique construit par Lénine luttait avec acharnement pour les droits démocratiques de toutes les nationalités dans la Russie tsariste, qui était une « prison des peuples ». Au cœur de la position de Lénine sur la question nationale, il y avait la nécessité urgente pour les révolutionnaires prolétariens de prendre fait et cause pour les luttes contre l’oppression nationale et de se battre pour l’égalité de toutes les nations, de manière à déblayer les obstacles à l’unité de la classe ouvrière. Dans ses « Notes critiques sur la question nationale » (1913), Lénine écrivait : « Aux querelles nationales que se livrent entre eux les différents partis bourgeois pour des questions de langue, etc., la démocratie ouvrière oppose la revendication suivante : unité absolue et fusion totale des ouvriers de toutes les nationalités dans toutes les organisations ouvrières […], contrairement à ce que prêchent tous les nationalistes bourgeois. »
Si Lénine et les bolchéviks gagnèrent l’autorité politique nécessaire pour lutter pour l’unité de l’avant-garde prolétarienne par-delà les divisions nationales, c’est parce qu’on les connaissait comme les adversaires les plus résolus du chauvinisme grand-russe et de l’oppression de toutes les minorités nationales. Quand l’autocratie tsariste menaça de « noyer la révolution dans le sang des Juifs » à l’apogée de la Révolution de 1905, au mois d’octobre, la rumeur d’un pogrom antijuif se répandit à Saint-Pétersbourg. En moins de quelques heures, 12 000 ouvriers en armes avaient été mobilisés par le soviet (conseil) ouvrier pour repousser les bandes réactionnaires des « Cent-Noirs ».
Il existe d’importantes différences dans la forme que prend l’oppression nationale et raciale entre l’Afrique du Sud et la Russie tsariste. La plus significative : alors que la majorité des ouvriers qui firent la Révolution russe de 1917 étaient ethniquement russes (et luttaient contre des exploiteurs russes qui opprimaient d’autres nationalités), en Afrique du Sud l’écrasante majorité des travailleurs subissent une oppression nationale de la part d’une minorité blanche. De plus, les différents peuples qui habitent l’Afrique du Sud ne constituent pas des nations séparées car ils sont intégrés dans une seule économie. Malgré ces différences, l’approche de Lénine et des bolchéviks est tout à fait pertinente pour aborder les divisions raciales, tribales et autres parmi les opprimés dans ce pays, notamment la nécessité urgente de mobiliser le prolétariat pour défendre les immigrés.
La controverse sur les mesures préférentielles
L’affirmative action [mesures préférentielles] est l’une des questions qui focalisent les antagonismes raciaux. Les controverses à ce sujet se sont multipliées en 2011, en réaction à des propositions d’amendements à la Loi sur l’égalité dans l’emploi qui auraient fixé des objectifs d’emploi et des quotas reflétant la démographie nationale et non plus locale. Les Métis du Cap-Occidental ont à juste titre considéré cela comme une attaque raciste à leur encontre car cela aurait signifié qu’alors qu’ils sont majoritaires dans cette région, la part des emplois devant être occupés par des Métis serait fixée à environ 9 %. La logique de cette proposition est un programme raciste de transferts forcés de populations, ce qui est une des nombreuses directions réactionnaires que peut prendre la « construction de la nation » sous le capitalisme. C’est ce qu’a explicité Jimmy Manyi (à l’époque un des dirigeants du Black Management Forum avant de devenir porte-parole du gouvernement ANC), qui dans différentes interviews fustigeait la « concentration excessive » de Métis au Cap-Occidental.
Dans une veine nationaliste similaire, Manyi se plaignait aussi du nombre élevé d’Indiens ayant bénéficié de mesures préférentielles et du « Black Economic Empowerment » [Promotion économique des Noirs] ; il laissait entendre qu’ils devraient être exclus de ces deux programmes. Les modifications proposées aux mesures préférentielles ont été supprimées de la version finale de l’amendement suite à un arrêt du Tribunal du travail du Cap, mais une campagne anti-Indiens persistante s’est développée ces dernières années, notamment dans la province du Kwazulu-Natal. Elle est menée par des associations de patrons noirs qui essaient d’éliminer la concurrence des Indiens sur les marchés publics et autres. Des membres de l’ANC et de l’EFF de Malema soutiennent ce genre de saleté réactionnaire. Même si l’EFF se présente aujourd’hui en « défenseur » des Métis, et qu’il est soutenu par une partie des Métis du Cap-Occidental, il faut se souvenir que Malema et Floyd Shivambu, les dirigeants actuels de l’EFF, étaient des partisans déclarés de Jimmy Manyi en 2011, quand ils étaient à la tête de la Ligue de jeunesse de l’ANC.
Ces attaques racistes contre les minorités métisse et indienne contribuent à renforcer les divisions raciales et à pousser les travailleurs métis et indiens dans les bras de leurs pires ennemis. C’est ainsi que Solidarity, un syndicat réactionnaire dominé par les Blancs, a pu se faire passer pour un champion de la minorité métisse en attaquant devant les tribunaux les mesures préférentielles proposées. L’objectif de Solidarity est de supprimer complètement les mesures préférentielles, et plus largement de défendre les privilèges des Blancs, comme le montre sans ambiguïté une formule (supprimée depuis) affichée sur son site internet : « A cause de l’idéologie de la représentation, les masses ne profitent pas et les Blancs sont gravement désavantagés. »
Solidarity était partie civile de dix gardiens de prison (neuf Métis et un Blanc) qui n’avaient pas eu de promotion à cause des quotas basés sur la démographie nationale. Soyons clairs : tous les matons, qu’ils soient noirs, métis ou blancs, sont des ennemis jurés des travailleurs et des opprimés. Tout comme pour les policiers, leur travail, c’est la répression raciste au service des capitalistes. Ils n’ont pas leur place dans les syndicats ni dans aucune autre organisation ouvrière.
Nous défendons les mesures préférentielles contre les tentatives racistes de les supprimer, et nous sommes aussi contre les tentatives racistes d’exclure les Métis et les Indiens ; mais le but des communistes n’est pas de défendre le misérable statu quo sous le capitalisme. Les mesures préférentielles ne peuvent pas faire disparaître les discriminations racistes omniprésentes dans le travail et l’éducation, parce que ce genre de mesures présuppose le maintien du système capitaliste où les opprimés sont en concurrence pour une poignée d’emplois, dans une société où le taux de chômage est énorme.
Pour un gouvernement ouvrier centré sur les Noirs !
Il faut mener une bataille politique à l’intérieur des syndicats pour une nouvelle direction lutte de classe. Cette bataille doit être livrée à la fois contre les dirigeants traîtres pro-Alliance de la COSATU et contre leurs opposants réformistes comme la bureaucratie du NUMSA, le syndicat de la métallurgie. Une direction lutte de classe chercherait à unir les travailleurs – Noirs et Métis, hommes et femmes, salariés et chômeurs, etc. – dans une lutte commune, dont l’idée de départ serait que leurs intérêts sont tous fondamentalement incompatibles avec ceux des capitalistes. Aussi longtemps que les travailleurs se font une concurrence acharnée pour un nombre limité d’emplois, les patrons chercheront toujours à diviser pour régner afin d’affaiblir le mouvement syndical.
Il faut lutter pour le contrôle syndical sur l’embauche, et des projets spécifiques gérés par les syndicats pour aller chercher et former les travailleurs des catégories les plus opprimées. Il faut lier cela au combat pour des emplois pour tous en exigeant que le travail disponible soit partagé, sans perte de salaire, entre tous ceux qui sont en mesure de travailler. Il faut se battre, suivant les principes de la lutte de classe, pour briser le système d’esclavage des « labour brokers » en mobilisant les syndicats dans une lutte pour des emplois fixes pour tous les travailleurs sous contrat, un salaire égal à travail égal, des conditions syndicales et une pleine protection syndicale pour tous. Il faut aussi se battre pour les pleins droits de citoyenneté pour tous ceux qui ont réussi à arriver ici.
Le document-programme de l’ANC « Les mesures préférentielles et la nouvelle constitution », écrit par Albie Sachs en 1994, affirme explicitement que les mesures préférentielles ont été choisies comme alternative à la solution évidente de commencer à réparer les injustices monumentales du pouvoir de la minorité blanche ; cette alternative aurait consisté à « confisquer les bénéfices de l’apartheid et les partager entre ceux qui avaient été dépossédés ».
Cela n’a bien sûr jamais été dans l’intention de l’ANC, déjà parce que ce parti est déterminé à préserver le capitalisme. Cela mène à s’interroger sur la cause de la perpétuation des divisions raciales et tribales au sein des masses non blanches. Tout comme les autres manifestations nombreuses d’arriération économique et sociale, elles sont l’héritage raciste de la domination impérialiste et de l’apartheid, et elles ne peuvent être résolues sous le capitalisme. La théorie de la révolution permanente de Trotsky est la seule à montrer la voie vers la modernisation économique et sociale des pays à développement capitaliste retardataire. Celle-ci s’applique à l’Afrique du Sud à travers le mot d’ordre d’un gouvernement ouvrier centré sur les Noirs.
Un logement décent pour les millions de personnes vivant dans les townships, les camps et les villages de squatters – y compris des logements racialement intégrés –, une éducation gratuite et de qualité, l’éradication de la lobola [le prix de l’épousée] et des autres pratiques patriarcales traditionnelles qui oppriment les femmes : pour accomplir tout cela, il faut renverser le capitalisme du néo-apartheid. Un gouvernement ouvrier centré sur les Noirs en Afrique du Sud commencerait par exproprier les « randlords » et leurs hommes de paille noirs et s’emparer des « bénéfices de l’apartheid » et des moyens de production. Sous un gouvernement ouvrier, ces ressources ne seraient pas utilisées seulement pour redistribuer les richesses, mais plus fondamentalement pour réorganiser et augmenter la production sur une base socialiste ; c’est ce qui est vraiment nécessaire pour réaliser la modernisation économique et sociale dont le besoin est si criant.
La réussite de la transformation socialiste dépendra fondamentalement de l’extension internationale de la révolution, notamment aux centres impérialistes. La révolution prolétarienne internationale signifiera l’expropriation et le contrôle centralisé des richesses productives de l’Amérique du Nord, de l’Europe et du Japon. L’utilisation intensive et rationnelle des ressources économiques, et en particulier des investissements utilisant la technologie la plus avancée, provoqueront une augmentation qualitative de la productivité, ce qui permettra ainsi d’arriver rapidement à une économie totalement automatisée. Le formidable accroissement de la production qui en résultera permettra un transfert massif de ressources productives vers les pays moins avancés d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine.
La victoire de la révolution prolétarienne à l’échelle mondiale ne sera bien sûr pas une tâche facile. Mais c’est la seule alternative à la barbarie capitaliste. Comme l’expliquait la « Déclaration de principes et quelques éléments de programme » de la LCI (1998), cette victoire
« mettrait une abondance matérielle encore inimaginée au service des besoins de l’humanité, créerait les conditions permettant d’éliminer les classes, d’éradiquer l’inégalité sociale basée sur le sexe et d’abolir la signification même, au niveau social, de race, de nation et d’ethnie. Pour la première fois, l’humanité saisira les rênes de l’histoire et contrôlera la société, sa propre création, ce qui se traduira par une émancipation du potentiel humain dépassant ce qu’on peut imaginer aujourd’hui et par un bond en avant monumental de la civilisation. C’est alors seulement qu’il sera possible de réaliser le libre développement de chaque individu, condition du libre développement de tous. »
C’est ce pour quoi se bat Spartacist/South Africa, section sud-africaine de la Ligue communiste internationale. Nous disons à ceux qui cherchent une alternative au racisme et à l’oppression épouvantables du capitalisme du néo-apartheid : notre programme trotskyste révolutionnaire et internationaliste est la solution.
http://www.icl-fi.org/francais/lebol/216/afrsud.html
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Le mouvement ouvrier doit défendre les jeunes des banlieues (2005)

https://archive.is/JI0bY
Le Bolchévik nº 174 Décembre 2005
PCF : grands discours « antiracistes », avances au PS pro-répressionn - Le mouvement ouvrier doit défendre les jeunes des banlieues - Non à un nouveau « front populaire » de collaboration de classes maintenant l’ordre capitaliste !
La plus importante révolte de jeunes à ce jour dans les quartiers ouvriers et immigrés de ce pays s’est finalement épuisée mi-novembre. Les flics ont arrêté des milliers de personnes, et les tribunaux fonctionnaient nuit et jour, condamnant jusqu’à présent environ 700 jeunes à des peines de prison ferme. Libération immédiate de tous les jeunes emprisonnés ! A bas l’état d’urgence raciste ! En plus de l’état d’urgence, le gouvernement capitaliste a annoncé qu’il va mettre en œuvre une série d’autres mesures qui existent déjà dans la loi « ordinaire », comme la destitution de la nationalité française de citoyens binationaux ; cela vise notamment les Algériens et cela peut paver la voie à des déportations en masse. A bas les déportations ! Pleins droits de citoyenneté pour tous ceux qui sont ici !
La crise éclaire d’une lumière crue l’oppression et la discrimination racistes visant les jeunes des banlieues qui sont pour la plupart les enfants et les petits-enfants d’immigrants qui sont venus dans ce pays dans les années 1960 et 1970 en provenance de l’ancien empire colonial de la France, surtout d’Afrique du Nord et plus tard d’Afrique de l’Ouest. Et depuis cette époque les gouvernements qui se succèdent, de droite comme de gauche, ont ancré la ségrégation raciste dans la société, condamnant cette population dans son ensemble à des ghettos pourris à la lisière des villes manquant de toutes les prestations élémentaires – une éducation, des services de santé, des transports et des logements décents.
Toutes les statistiques officielles montrent une différence qualitative entre les conditions sociales des immigrants venant de l’Union européenne (UE), dont le taux de chômage est même plus faible que celui des jeunes Français blancs, et celles des jeunes nés citoyens d’un pays hors de l’UE. Pour ces derniers jeunes qui vivent dans les ghettos (les « zones urbaines sensibles »), le taux de chômage était de 48,4 % à l’époque du dernier recensement en 1999 (c’est-à-dire pratiquement au point haut de la dernière reprise économique). Le dernier « plan » du gouvernement contre le chômage consiste centralement avec le « contrat nouvelle embauche » à rendre ces travailleurs encore plus vulnérables aux licenciements ainsi qu’à couper les allocations de chômage à ceux qui refusent un travail à des heures de distance du logement.
Un jeune Français sur neuf termine l’école sans aucune qualification ni aucun diplôme, mais cette proportion se monte à un sur six pour ceux nés de parents maghrébins, et 28,3 % pour les jeunes immigrants de première génération venant du Maghreb. Et là la réponse du gouvernement est de carrément jeter ces jeunes hors de l’école, ce qui fait de la France le seul pays en Europe, avec la Serbie, où l’école ne sera plus obligatoire jusqu’à au moins 15 ans. La bourgeoisie ne souhaite pas payer pour leur éducation ; ils ont déjà établi que si ces jeunes s’en sortent, pour la majorité ils seront mis au rebut pour rejoindre les rangs de l’armée de réserve des chômeurs.
En termes de logement le gouvernement reconnaît une crise, citant un déficit officiel de 600 000 HLM. Et de plus en plus les personnes à la peau plus foncée se tournent vers le logement social parce que même quand ils peuvent se payer un loyer sur le marché libre, ils sont souvent rejetés par les propriétaires racistes (une chose qui se produit aussi avec les sociétés de logement social, dont les patrons politiques ne s’intéressent pas aux étrangers qui ne votent pas). A quoi la réponse du gouvernement est d’accélérer encore plus la destruction des logements sociaux et de faire au lieu de cela la promotion de l’accession à la propriété. Un tel projet continuera à renforcer la ségrégation raciale – c’est en général ceux dont la peau est assez blanche ou dont le nom est assez « français » qui obtiendront les prêts bancaires nécessaires.
Une mesure plus contradictoire que met en place le gouvernement en réponse à la révolte des jeunes est de réinstaurer une partie des subventions qu’ils avaient coupées pour le travail social dans les ghettos. Les gaullistes et les sociaux-démocrates ont jeté depuis des années quelques miettes aux associations et même aux imams, qui en échange sont censés repayer leur mécène en agissant comme « pompiers sociaux » – calmer les jeunes et les amener à protester, s’il le faut, de façon pacifique dans les urnes, ou prier pour le réconfort dans un autre monde au lieu de celui-ci. Certaines associations, comme Ni putes ni soumises, malgré leur nom, se plient à ce jeu – se drapant des couleurs tricolores, saluant les valeurs républicaines contre les femmes voilées et demandant plus d’intervention policière dans les ghettos.
Comme nous l’écrivions dans un article publié dans Spartacist (édition française n° 35, printemps 2003) :
« En fonction de ses besoins économiques, l’impérialisme importe dans le prolétariat, au plus bas de l’échelle, de nouvelles sources de main-d’œuvre bon marché, essentiellement des immigrés venant des régions du monde les plus pauvres et dont on considère qu’on peut plus facilement se débarrasser en période de récession économique. »
Et nous écrivions qu’aujourd’hui :
« Les enfants de ceux qui ont créé la richesse de la France dans l’après-guerre n’ont plus la possibilité de trouver des emplois comme leurs pères, qui étaient pourtant la main-d’œuvre la plus exploitée et la moins payée. Les usines où les pères immigrés travaillaient sont maintenant fermées ou licencient. Les jeunes issus de l’immigration sont traités comme une population superflue dont la bourgeoisie n’a plus besoin. La bourgeoisie n’a plus la possibilité de faire des gros profits avec l’exploitation économique de ces jeunes et n’est donc pas motivée pour investir de l’argent dans les écoles et dans les banlieues populaires. La seule “industrie” en expansion, c’est la police et les prisons. »
Pour des mobilisations ouvrières contre la terreur raciste !
Il est dans l’intérêt de tout le mouvement ouvrier de s’opposer de toutes ses forces à la discrimination et aux attaques contre les jeunes des ghettos, et de lutter pour la libération immédiate de ceux qui sont encore emprisonnés. Ces attaques visent directement toute une partie de la classe ouvrière, pour l’essentiel les travailleurs originaires d’Afrique du Nord et de l’Ouest et leurs enfants, qui malgré la désindustrialisation massive du pays sont toujours présents au cœur de l’industrie française, surtout dans des postes non qualifiés. L’oppression raciste et la stigmatisation des jeunes des banlieues par la bourgeoisie visent à diviser la classe ouvrière et à l’affaiblir dans son ensemble, à un moment où le gouvernement redouble les attaques et les mesures de répression contre le prolétariat en général. Une attaque contre un est une attaque contre tous !
En l’espace d’à peine un mois, entre fin septembre et début novembre, de Villepin a eu recours au GIGN contre les marins de la SNCM, au plan raciste « antiterroriste » de Vigipirate pour casser une grève de bagagistes à Roissy, à une injonction anti-grève du tribunal de Marseille contre la grève des traminots, et à l’état d’urgence. Le gouvernement a ensuite prolongé l’état d’urgence de trois mois même si la révolte des jeunes avait été brisée, en partie parce qu’il voulait disposer de l’éventail de mesures répressives le plus large possible à la veille d’une grève reconductible à la SNCF (finalement il a pu compter sur les bureaucrates de la CGT et de SUD pour désamorcer la grève eux-mêmes).
Alors que les cités étaient sous occupation policière et que des centaines de jeunes étaient jetés en prison, la bureaucratie syndicale de la CGT a à peine fait une déclaration pour la forme, laissant les jeunes isolés face à toute la violence de l’Etat capitaliste – ses flics, ses juges, etc. Mais la classe ouvrière peut être mobilisée en défense des jeunes soumis à la terreur raciste de l’Etat bourgeois. Le 9 novembre à Bobigny dans le 9-3 une manifestation ouvrière départementale multiethnique, qui avait été appelée des semaines auparavant par les syndicats sur des revendications économiques, s’est focalisée contre les mesures policières racistes, montrant que dans le prolétariat de ce pays il y a un sentiment pour lutter contre l’oppression raciste.
Mohamed El Ghali, délégué CGT de la société de transport DHL, a par exemple reçu de vifs applaudissements quand il a de façon répétée dénoncé le couvre-feu et son origine dans la guerre d’Algérie ; tout en condamnant les dégradations faites par les jeunes, il appelait à comprendre les raisons de leur colère (voir l’Humanité, 10 novembre). Des travailleurs de chez Citroën à Aulnay établissaient aussi le lien entre le licenciement fin octobre de plus de 500 intérimaires, et l’explosion de révolte dans les cités de cette ville. Un autre délégué venant de la plate-forme aéroportuaire de Roissy (où travaille un frère de Bouna Traoré, l’un des jeunes tués à Clichy) a dénoncé les mesures « antiterroristes », qui ont depuis les attentats criminels du World Trade Center permis aux flics de retirer leur badge à beaucoup de jeunes travailleurs, notamment d’origine maghrébine, qui ont ainsi perdu leur travail. A bas Vigipirate ! Il faut un parti ouvrier révolutionnaire, un vrai « tribun du peuple », c’est-à-dire se faisant le héraut de la lutte contre toutes les formes de l’oppression et cherchant à transformer ces luttes en une lutte générale derrière la classe ouvrière pour renverser le système capitaliste dans une révolution socialiste.
Le PS à la traîne de Sarkozy, le PC à la traîne du PS…
Les jeunes, qui n’ont pas de puissance sociale par eux-mêmes, n’ont vu d’autre manière d’exprimer leur colère qu’en brûlant (à part des commissariats) des voitures d’ouvriers, des écoles et des gymnases, faisant du tort essentiellement à eux-mêmes et à leurs familles. Au lieu d’être mobilisés derrière une perspective révolutionnaire, c’est-à-dire de lutter contre l’oppression raciste du capitalisme à travers la seule force qui puisse renverser celui-ci, la classe ouvrière, les jeunes aujourd’hui identifient en grande partie le mouvement ouvrier au chauvinisme français des bureaucrates syndicaux et des partis réformistes, et du coup ils s’en détournent. Le PS et le PCF ont en effet dans les premiers jours de la révolte soutenu le rétablissement de l’ordre, ce qui a encouragé le gouvernement capitaliste à décréter l’état d’urgence. Les dirigeants du PS ont alors proposé au gouvernement de Villepin-Sarkozy un « pacte de non-agression » en échange de leur soutien initial à l’état d’urgence (le Figaro, 9 novembre), un maire PS allant jusqu’à exiger l’intervention de l’armée dans les quartiers. Le chef du PS, François Hollande, soutenait l’état d’urgence, de même que Jospin et que le champion du « non de gauche » à la « Constitution européenne », Laurent Fabius, qui déclarait : « Je ne reprocherai jamais à tel ou tel gouvernement de faire preuve de fermeté » (le Monde, 10 novembre). Fabius sait de quoi il parle : il était Premier ministre quand, le 12 janvier 1985, l’état d’urgence a été décrété en Nouvelle-Calédonie contre les nationalistes kanaks qui luttaient pour leur indépendance ; le même jour Eloi Machoro, dirigeant kanak, était assassiné par le GIGN.
Dans la foulée le PS a déclaré fin novembre son soutien global à la nouvelle loi « antiterroriste » de Sarkozy qui renforce le flicage des cafés internet, la multiplication des caméras de surveillance et systématise la menace de déchéance de la nationalité française (finalement le PS s’est abstenu lors du vote). La plupart du temps les personnes sont condamnées pour terrorisme sur la simple présomption qu’elles auraient des relations plus ou moins vagues avec des personnes plus ou moins soupçonnées d’avoir de plus ou moins « mauvaises pensées ».
Quant au Parti communiste, il s’est opposé à l’état d’urgence. Il publie tous les jours des tirades contre Sarkozy dans l’Humanité, fait campagne contre les déportations, reprend la question du droit de vote pour les immigrés (qui avait été enterrée sous le gouvernement Jospin, dont faisait partie le PC). Mais là où on peut voir que la lutte contre le racisme n’est pas une vraie question pour eux, c’est que, malgré les récentes prises de position dans le style « Parti de l’ordre » du PS, le PC est à nouveau en train de rassembler des soutiens pour le PS aux prochaines élections. Le prétexte pour la fable du PC selon laquelle le PS vient de faire un tournant à gauche, c’est le récent congrès du PS où la majorité, qui avait fait campagne pour un vote « oui » à la très anti-ouvrière « Constitution européenne », a fait la « synthèse » avec Fabius, l’homme de l’état d’urgence en Nouvelle-Calédonie ! Le PS a bien besoin d’un lifting en préparation des élections, mais la base politique de leur « synthèse » était en réalité le soutien à la politique de répression raciste du gouvernement. Cela annonce que tout gouvernement à venir de collaboration de classes incluant le PS (avec le PCF à l’intérieur de ce gouvernement ou en appui extérieur), pratiquerait le même genre d’austérité anti-ouvrière et de terreur raciste que le gouvernement actuel et que le gouvernement Jospin-Buffet de 1997-2002.
… et avec LO et LCR juste derrière
Et la LCR et LO servent simplement de couverture de gauche à une telle nouvelle alliance de « front populaire » entre les partis réformistes et des formations capitalistes comme les Verts, les Radicaux de gauche et les chevènementistes. Lors du meeting parisien contre la privatisation d’EDF du 8 novembre, jour du décret d’état d’urgence, Besancenot pour la LCR et Laguiller pour LO partageaient une tribune – sans dire un mot contre lui – avec le chevènementiste Georges Sarre… alors que Chevènement décrétait le couvre-feu à Belfort dont il est maire.
A la tribune il y avait aussi Frédéric Imbrecht, le chef bureaucrate de la CGT de l’Energie qui en 2004 a personnellement poignardé dans le dos la grève des électriciens contre la privatisation d’EDF. Mais Laguiller, loin de rappeler cette trahison, concluait simplement en souhaitant se retrouver avec ce genre de gens « côte à côte dans la mobilisation », rehaussant ainsi la réputation ternie parmi les ouvriers de bureaucrates comme Imbrecht (voir le discours de Laguiller ce soir-là reproduit dans Lutte Ouvrière, 11 novembre ; dans l’enregistrement sonore disponible sur le site internet de la LCR elle ajoute « tous ensemble »).
Laguiller s’est livrée à un discours sous-réformiste du type « ce serait à l’Etat d’assumer sa responsabilité » ; l’Etat bourgeois assume très bien sa responsabilité, qui est centralement de maintenir l’ordre bourgeois raciste. Laguiller a bien mis en avant une série de revendications comme des classes de 12 élèves, etc., ce qui est bel et bon, mais LO refuse de reconnaître l’oppression spécifique de ces jeunes en tant que descendants « non blancs » de peuples ex-coloniaux, traités comme des être humains inférieurs. LO fait le jeu de ces préjugés quand elle dit que ces jeunes n’ont pas appris « un minimum de langage permettant de comprendre un raisonnement », ni à lire assez correctement pour « pouv[oir] assimiler des textes un peu complexes » (Lutte Ouvrière, 11 novembre). Ce n’est pas très différent au niveau du paternalisme chauvin que les saillies de Chevènement contre les « sauvageons ».
Certains jeunes de la LCR se bercent d’illusions que la LCR, ou au moins Besancenot, refuserait par principe d’entrer dans un gouvernement capitaliste avec les « sociaux-libéraux » du PS. Ils font la sourde oreille aux déclarations de Besancenot à l’université d’été de la LCR qu’il est prêt à participer à un « nouveau pouvoir politique unitaire » qui gouvernerait (voir Rouge, le journal de la LCR, 1er septembre). Ils ne doivent pas lire non plus l’Humanité qui encore le 25 novembre rapportait les propos d’Agnès Jamain de la LCR que celle-ci était « prête à participer à un gouvernement ». Cela fait trois ans qu’un dirigeant de leur organisation brésilienne est ministre dans le gouvernement de Lula et continue à être le « camarade » de Besancenot. Ce n’est pas parce que le Brésil est un pays opprimé par l’impérialisme qu’il n’est pas capitaliste, avec un gouvernement capitaliste si « néolibéral » qu’il est applaudi comme élève modèle par le FMI pour son austérité anti-ouvrière.
Lula est tellement discrédité que la LCR a maintenant une nouvelle marotte, le régime populiste bourgeois de Hugo Chávez au Venezuela en butte à l’hostilité impérialiste des USA. Rouge (17 novembre) publie fièrement une photo de Besancenot en compagnie de Chávez, et François Sabado, le mentor de Besancenot, insiste que « Chávez est aujourd’hui un allié ». Un allié de la LCR peut-être, mais pas des jeunes des banlieues de France : dans le même numéro de Rouge quatre pages plus loin ils citent Chávez déclarant le 10 novembre « Nous condamnons cela » (la révolte des jeunes) et « nous exprimons notre solidarité au peuple français et au gouvernement français, qui est un gouvernement frère, un ami ». La LCR alliée de Chávez ami de Chirac… lui-même élu entre autres avec les voix de la LCR aux élections de mai 2002. Cela fait longtemps que la LCR franchit la ligne de classe et soutient directement la bourgeoisie quand une bonne occasion se présente.
La lutte contre le chômage
Fondamentalement la réponse des réformistes à l’explosion des jeunes contre la terreur raciste, c’est de « défendre les services publics ». Nous sommes effectivement contre les attaques visant les services publics et contre les privatisations, car elles représentent des attaques contre les travailleurs et les syndicats impliqués, et nous nous opposons aussi au démantèlement continu de l’« Etat-providence » depuis notamment la contre-révolution en Union soviétique (voir notre article page 5). Ce sont des attaques contre le niveau de vie de l’ensemble de la classe ouvrière. Mais les emplois des services publics sont réservés aux citoyens de l’Union européenne – A bas l’article 1 du statut de la Fonction publique qui officialise la discrimination raciste à l’embauche ! Mais même si on a des papiers français, avec un « mauvais » code postal ou un « mauvais » nom on se fait rejeter d’office.
Il faudrait une riposte ouvrière contre la discrimination raciste à l’embauche, dans le secteur public comme dans le secteur privé, ainsi que contre les coupes sombres dans la santé, l’éducation et les retraites. Il faudrait des embauches massives dans la construction et dans les transports pour rendre vivables les cités-ghettos (il n’y a même pas de gare à Clichy-sous-Bois !) Face au chômage massif qui frappe pratiquement la moitié de ces jeunes, nous luttons pour un programme incluant le partage du travail entre toutes les mains, avec réduction correspondante du temps de travail sans baisse de salaire. Mais ceux qui dirigent le mouvement ouvrier aujourd’hui, que ce soit la direction de partis comme le PC ou le PS ou la direction des syndicats, ne se battront jamais pour une telle perspective parce que leur programme est de collaborer avec la bourgeoisie, pour un gouvernement de front populaire afin d’administrer son système capitaliste.
Le capitalisme est incapable de fournir du travail à tout le monde ni de résoudre les besoins vitaux de la population. Il crée le chômage comme le soleil crée l’ombre, pour faire pression à la baisse sur les salaires et disposer d’un volant de réserve de main-d’œuvre qu’il peut aussi brandir pour menacer de remplacer les travailleurs qui feraient grève ou protesteraient. Les réformistes à la Lutte ouvrière revendiquent au contraire « l’interdiction des licenciements » ; ils enjolivent le capitalisme en laissant entendre qu’on pourrait liquider le chômage sans liquider tout le système capitaliste par une révolution ouvrière.
Etat d’urgence et démocratie bourgeoise
L’état d’urgence signifie la possibilité pour les flics de décréter toute une série de mesures d’arbitraire policier : couvre-feu, perquisitions de jour comme de nuit sans mandat judiciaire, fermeture de lieux de réunion, de salles de spectacles et même de bars, interdiction des meetings et rassemblements, censure de la presse et des cinémas, expulsions et assignations à résidence, etc. Cette loi a été votée en avril 1955 contre la lutte de libération nationale algérienne qui avait commencé quelques mois plus tôt. C’est tout un symbole que cette loi soit aujourd’hui mise en œuvre contre les enfants et les petits-enfants des travailleurs algériens qui le 17 octobre 1961 à Paris manifestaient pacifiquement contre le couvre-feu, et qui par centaines ont été tués par les flics. Le tract du 8 novembre de la LCR a pour titre « L’état d’urgence, un crime contre la démocratie ! » C’est le genre de boniment typique de réformistes qui enjolivent la démocratie bourgeoisie et se prosternent devant elle au lieu de profiter de l’occasion pour montrer que la démocratie bourgeoise c’est en réalité la démocratie seulement pour les bourgeois, et la dictature de la bourgeoisie contre les ouvriers. Le camarade Lénine écrivait en 1918 (la Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky) :
« Prenez les lois fondamentales des Etats contemporains, prenez leur administration, prenez la liberté de réunion ou de presse, prenez “l’égalité des citoyens devant la loi”, et vous verrez à chaque pas l’hypocrisie de la démocratie bourgeoise bien connue de tout ouvrier honnête et conscient. Il n’est point d’Etat, même le plus démocratique, qui n’ait dans sa Constitution des biais ou restrictions permettant à la bourgeoisie de lancer la troupe contre les ouvriers, de proclamer la loi martiale, etc., “en cas de violation de l’ordre”, mais, en fait, au cas où la classe exploitée “violait” son état d’asservissement et si elle avait la velléité de ne pas se conduire en esclave. […]
« Plus la démocratie est développée et plus elle est près, en cas de divergence politique profonde et dangereuse pour la bourgeoisie, du massacre ou de la guerre civile. Cette “loi” de la démocratie bourgeoise, le savant M. Kautsky aurait pu l’observer à l’occasion de l’affaire Dreyfus dans la France républicaine […]. »
La terreur raciste des flics, le recours aux lois d’exception dès qu’il y a des troubles, tout cela est inhérent au système capitaliste. Les formes les plus démocratiques de gouvernement dans la société capitaliste sont simplement celles où la brutalité de la domination capitaliste est le mieux masquée, le mieux couverte d’un voile d’hypocrisie parlementaire. Le rôle des révolutionnaires est de déchirer ce voile pour chercher à faire pénétrer dans la conscience des masses travailleuses et opprimées que la seule issue est une lutte pour le renversement de tout ce système capitaliste pourri par une révolution ouvrière. Nous luttons pour construire un parti bolchévique, c’est-à-dire un parti ouvrier multiethnique d’avant-garde du même type que celui de Lénine, pour diriger une telle révolution à la victoire, comme en octobre 1917 en Russie.
Nous reproduisons ci-dessous notre tract publié le 5 novembre.
Libération immédiate de tous les jeunes emprisonnés !
Les flics racistes provoquent une révolte massive des jeunes d’origine immigrée
Le 27 octobre à Clichy-sous-Bois, près de Paris, deux jeunes d’origine africaine, Ziad Benna et Bouna Traoré, ont été tués dans un transformateur électrique où ils cherchaient refuge contre une rafle policière. Depuis plus d’une semaine les cités et les quartiers immigrés sont en feu. Des milliers de voitures, des entrepôts et des magasins ont brûlé. Cette agitation sans précédent continue de s’étendre dans toute la France. Le gouvernement, quant à lui, continue à attiser la colère en envoyant des milliers de CRS investir les quartiers pauvres. Des centaines de jeunes ont été arrêtés, plusieurs ont déjà été condamnés à des mois de prison ferme. Nous exigeons la libération immédiate de tous les jeunes emprisonnés et la levée de toutes les inculpations. A bas la terreur policière raciste contre les cités immigrées ! Nous nous opposons aussi à Vigipirate, un plan consistant à envoyer des patrouilles communes de la police et de l’armée dans les gares, les stations de métro et les aéroports, et qui est au « niveau rouge » depuis cinq mois maintenant.
L’explosion a commencé à Clichy-sous-Bois, une cité délabrée avec un taux de chômage officiel de 25 %, ce qui veut probablement dire plus de 50 % pour les jeunes. Pas étonnant que Clichy ait explosé. La bourgeoisie n’a pas grand-chose à offrir à ces jeunes à part des patrouilles de police, la prison et la mort – dans certaines prisons environ 80 % des prisonniers sont de culture musulmane, contre moins de 10 % dans la population. Une récente étude sociologique documente ce qu’on y appelle « l’apartheid scolaire », avec une ségrégation raciste qui est maintenant encore plus intense que dans le logement. Ce qui en résulte c’est que ces jeunes ont peu ou pas de perspective de finir l’école ou trouver un travail. Et cela va de mal en pis depuis 20 ans, sous des gouvernements de droite comme de « gauche ». Le racisme est inhérent au capitalisme, et en France il est également enraciné dans son passé colonial : la bourgeoisie française continue d’être rongée par le ressentiment contre sa défaite dans la lutte de libération algérienne il y a plus de 40 ans. Pour lutter efficacement contre le racisme il faut lutter pour renverser l’ensemble du système capitaliste.
Des émeutes comme celles-ci sont l’expression du désespoir de jeunes au chômage, si marginalisés qu’ils n’ont aucun pouvoir pour changer quoi que ce soit dans la société. Ces émeutes ont donné lieu à des attaques indiscriminées contre des individus qui ne faisaient que se trouver là au mauvais moment, et pour l’essentiel elles dévastent encore plus les quartiers où doivent vivre ces jeunes. Pourtant, malgré toute l’énergie dépensée et la dévastation infligée, ce genre d’explosion n’apporte en général aucun changement. C’est pourquoi il est tellement important que les travailleurs se battent pour améliorer les conditions de vie dans ces quartiers. La classe ouvrière est la force sociale qui a objectivement l’intérêt et le pouvoir de renverser tout ce système capitaliste d’exploitation, de racisme et de misère. Aulnay-sous-Bois est une autre ville du 9-3 qui était en pointe dans les émeutes récentes. A Aulnay il y a aussi une grosse usine Citroën où en mars des jeunes travailleurs, principalement d’origine immigrée d’Afrique du Nord et de l’Ouest, ont démarré une grève qui a gagné. Des dizaines de milliers de jeunes de la région ont des boulots sur l’aéroport voisin de Roissy, l’un des plus grands d’Europe. Il est possible de déchaîner la puissance de la classe ouvrière multiethnique de la zone, française et immigrée, pour lutter contre les terribles conditions de vie dans les cités et en défense des jeunes qui s’y révoltent. Mais pour cela ce qu’il faut c’est une lutte sans relâche contre la bureaucratie syndicale chauvine, qui met un frein aux luttes de la classe ouvrière et les trahit, car au fond elle partage les préoccupations de la bourgeoisie voulant que le capitalisme français soit plus « compétitif » contre ses rivaux internationaux.
L’attaque brutale du gouvernement contre toute une génération de jeunes a pour but d’attiser la division dans la classe ouvrière multiethnique du pays, dans un contexte d’attaques féroces contre l’ensemble du prolétariat et d’une résistance ouvrière croissante. Après que les marins de la SNCM ont perdu leur grève, poignardés dans le dos par la direction de la CGT (voir notre tract « Victoire à la grève de la SNCM et des dockers ! » [page 9]), le gouvernement essaie de briser une grève des transports publics qui dure depuis un mois, avec un arrêt anti-grève du tribunal. Il y a un appel à la grève de tous les principaux syndicats de la SNCF qui commence le 21 novembre. C’est pourquoi il est d’autant plus urgent pour le mouvement ouvrier organisé de s’opposer à l’attaque raciste du gouvernement. C’est une question de vie ou de mort pour que la classe ouvrière soit unie et repousse les attaques contre son niveau de vie et les services publics. Comme nous le disions dans le dernier numéro du Bolchévik (septembre) :
« Une attaque contre un est une attaque contre tous. Le mouvement ouvrier tout entier […] doit se mobiliser en défense de ses frères de classe plus vulnérables, les travailleurs originaires d’Afrique du Nord et de l’Ouest notamment, qui forment une composante stratégique du prolétariat de ce pays, que ce soit dans le bâtiment, dans l’industrie automobile ou parmi les éboueurs de la ville de Paris. Il faudrait une campagne de syndicalisation des intérimaires, CDD et “contrat nouvelle embauche”. A bas Vigipirate ! A bas les expulsions racistes et les charters ! Pleins droits de citoyenneté pour tous ceux qui sont ici ! Troupes françaises, hors d’Afrique ! »
Police de proximité ou CRS : chiens de garde de l’ordre bourgeois
Mais les bureaucrates syndicaux et les partis réformistes ont honteusement refusé de protester contre l’attaque raciste du gouvernement à Clichy-sous-Bois et dans d’autres quartiers. Ils se plaignent surtout de Sarkozy, le ministre de la police, comme d’un cinglé qui poursuit seulement sa carrière présidentielle. Ils donnent ainsi un soutien par la bande à son rival, le Premier ministre de Villepin qui est fortement pro-Chirac, et qui a même augmenté le niveau de répression policière depuis qu’il a repris le dossier après les premiers jours d’émeute. Les réformistes critiquent fortement Sarkozy pour avoir envoyé les CRS dans des opérations coup-de-poing contre les ghettos où vivent les minorités. Au lieu des raids de Sarkozy ils préconisent la soi-disant bonne vieille « police de proximité », mise en place par l’ex-gouvernement de front populaire de Jospin et Buffet, actuellement dirigeante du Parti communiste (PCF) ; le PCF et Lutte ouvrière ont même attaqué Sarkozy pour avoir réduit les effectifs policiers travaillant au quotidien dans les cités. Ainsi LO écrit (Lutte Ouvrière, 8 juillet) :
« En contradiction complète avec ses promesses, le ministre Sarkozy a mené dans son domaine la même politique que ses collègues : tours de passe-passe sur les effectifs pour cacher leur baisse, fermetures de postes de police, budgets non pourvus. »
La « police de proximité » était un concept favori de Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de la police dans le gouvernement Jospin, et qui est encore partout détesté par les sans-papiers et par les jeunes des banlieues qu’il aimait appeler « sauvageons ». C’est lui qui a mis en place de nouvelles lois pour poursuivre en justice quiconque aiderait des travailleurs sans-papiers. Le fait que le PS et le PCF veuillent en revenir à la « police de proximité » de Jospin et Chevènement est un présage funeste pour les immigrés et les jeunes. C’était les flics de Jospin qui ont tué Habib Ould Mohamed à Toulouse en 1998, provoquant une émeute pendant trois jours entiers dans le quartier du Mirail ; cette émeute a été étouffée par une mobilisation massive des CRS exactement comme le font maintenant Sarkozy et de Villepin. A nouveau en avril 2000, une patrouille de proximité a tué Ryad Hamlaoui près de Lille, provoquant une nouvelle vague de protestations.
Le PCF a fait une déclaration spéciale sur Clichy, dans laquelle il demande de : « Mettre la police au service de toute la nation, ce qui implique : démocratisation, formation, proximité, moyens adaptés » (l’Humanité, 4 novembre). L’éditorial de LO sur Clichy mentionne l’immigration ou le racisme une seule fois, et ceci pour mettre en garde que la démagogie de Sarkozy « encourage les attitudes les plus répressives de la police et le racisme de nombre de ses éléments » (Lutte Ouvrière, 4 novembre). Comme si avec un autre ministre des flics, ou si on se débarrassait de quelques mauvais éléments dans la police, on pouvait avoir une « bonne » police républicaine. Tous ces réformistes essaient de réhabiliter la police aux yeux des jeunes opprimés, alimentant ainsi des illusions mortelles dans la République bourgeoise. On ne peut pas réformer la police pour qu’elle serve la population. Ce qui distingue les réformistes des révolutionnaires c’est que les réformistes répandent le mensonge qu’on peut la réformer. Comme les autres bandes d’hommes armés qui constituent le noyau de l’Etat (les gardiens de prison, l’armée), les flics ont pour fonction de protéger la propriété privée des moyens de production dans les mains des capitalistes. Ils ont un monopole légal sur les armes afin de maintenir le système capitaliste : ils sont les chiens de garde de la bourgeoisie, et non des « travailleurs en uniforme » : Police, gardiens de prison, hors des syndicats !
PCF, LCR, etc. magouillent pour un nouveau « front populaire »
Dans sa déclaration le PC accuse Sarkozy : « Le gouvernement se montre incapable de garantir l’ordre public » (l’Humanité, ibid.) Le PS et le PC utilisent les émeutes actuelles pour redorer leur blason bien terni, et pour se présenter comme ceux qui sont capables de maintenir l’ordre dans les quartiers immigrés, et que la bourgeoisie peut donc leur faire confiance pour faire tourner l’Etat bourgeois avec moins d’à-coups.
Au fond la question pour le PC c’est de mettre en avant une nouvelle coalition, comprenant des partis bourgeois comme les Verts, les chevènementistes et les Radicaux de gauche, pour gagner les élections de 2007. Et la LCR ainsi que LO (bien que de façon moins directe) les aident. La « gauche », comprenant le PC et les pseudo-trotskystes de la LCR et de LO, partagent une tribune le 8 novembre à Paris avec deux petits partis bourgeois pro-chevènementistes, le MARS et le MRC, soi-disant contre la privatisation d’EDF. Ainsi la LCR et LO nourrissent les illusions que l’on pourrait combattre l’assaut capitaliste en faisant l’unité avec des partis capitalistes !
A bas Vigipirate et la campagne raciste « contre le terrorisme » !
Début octobre à l’aéroport de Roissy, les bagagistes sont partis en grève pour l’embauche des CDD et pour les salaires (suite à la privatisation d’Air France sous le gouvernement précédent de Jospin/Buffet). La grève a été brisée par le gouvernement qui a utilisé Vigipirate et une soi-disant menace terroriste si les bagages n’étaient pas triés. Cela montre de façon très concrète ce que nous disons depuis des années : Vigipirate vise tous les immigrés, tous les jeunes d’origine immigrée et la classe ouvrière dans son ensemble. Il pourrait de nouveau être utilisé dans les semaines qui viennent si une grande grève démarre à la SNCF.
LO a refusé depuis le premier jour de s’opposer à Vigipirate, et cela va de pair avec leur rôle dirigeant dans la campagne pour exclure des écoles les jeunes femmes portant le foulard islamique. En France l’islam est une religion des opprimés et des cités ghettos. Le foulard représente un programme social réactionnaire qui confine les femmes à la maison dans un état de servitude. Mais renvoyer du lycée des filles musulmanes ne peut que renforcer leur isolement et leur oppression ; et cela alimente le racisme contre tous les immigrés. Nous nous opposons à ces campagnes racistes et nous défendons les jeunes femmes qui portent le foulard contre l’Etat bourgeois. LO au contraire a salué la loi Chirac qui interdisait le foulard, une loi raciste qui fait partie intégrante du harcèlement quotidien contre les musulmans, et Arlette Laguiller a même manifesté le 6 mars 2004 bras dessus, bras dessous avec Nicole Guedj (UMP), alors secrétaire d’Etat à la construction des prisons.
Il est vrai que LO se mobilise pour les sans-papiers, tout comme de nombreux libéraux bourgeois qui croient que la République française doit être capable d’intégrer ces immigrés qui souvent sont en France depuis des années et ont fondé une famille ici. Cependant le racisme contre les jeunes des cités va très profond, jusqu’au cœur de ce qu’est le capitalisme français, et divise profondément la classe ouvrière dans ce pays. LO évacue consciemment la question, parlant seulement des « quartiers populaires » et évitant la question de l’oppression raciale. Ce qu’il faut c’est forger l’unité révolutionnaire de la classe ouvrière, en commençant par des mobilisations ouvrières contre la terreur policière raciste. Nous luttons pour construire un parti ouvrier révolutionnaire multiethnique, déterminé à diriger le prolétariat de ce pays vers une révolution socialiste.
http://www.icl-fi.org/francais/lebol/174/clichy.html
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